Actualité / Le Net  
Lundi 23 octobre 2000  
Enquête sur la cyber-élite française
1. Le crépuscule des jeunes turcs
 
          

Le Journal du Net publie le premier Carnet des décideurs de la nouvelle économie. Cette base de données unique porte sur plus de 500 dirigeants d'entreprises de l'Internet français. Elle permet de dresser un portrait précis de la cyber-élite française.

On les a vus à la une des magazines, sur les plateaux des télévisions : des entrepreneurs jeunes, très jeunes qui alignaient des patrimoines potentiels de dizaines de millions de francs. De là à penser que derrière des Fabrice Grinda (Aucland, 26 ans), Oriane Garcia (Caramail, 28 ans) ou Michel Meyer (Multimania, 29 ans), le gratin du Web français n'était fait que de managers en herbe, il n'y avait qu'un pas... Pourtant le manager type de l'Internet a 36 ans, si on analyse de près les données du Carnet du JDNet. Plus jeune sans doute que les managers des secteurs traditionnels -près des trois-quarts d'entre eux ont moins de 40 ans-, mais rien à voir avec le cliché des étudiants-entrepreneurs. Et le phénomène n'est pas près de s'inverser puisque les investisseurs prônent de plus en plus l'arrivée de "seniors" (entendez de quadras ayant roulé leur bosse dans l'ancienne économie) aux postes-clés des start-up. Symbolique : le remplacement musclé de Fabrice Grinda par Paul Zilk, 43 ans, à la tête de Aucland.

La répartition par tranches d'âges
Age
Proportion
- de 25 ans
3,3%
De 25 à 29 ans
15,5%
De 30 à 34 ans
27,4%
De 35 à 39 ans
26,2%
De 40 à 44 ans
14,9%
De 45 à 49 ans
5,6%
50 ans et plus
7,1%

La génération la plus représentée est constituée des -vrais- enfants de 68. Ils sont en effet 45, soit près de 10% des e-managers, à être nés cette année-là.

Certes, les exemples de très jeunes dirigeants existent bel et bien. Jérémi Berrebi, fondateur de Net2one, âgé de 21 ans et souvent mis en avant par les médias pour illustrer le phénomène de la jeune génération d'entrepreneurs Internet. A ses yeux, son âge a d'abord été un atout. "On n'aurait jamais autant parlé de Net2One dans les médias si je n'avais pas été si jeune, reconnaît-il. Des émissions comme "Envoyé Spécial" ou "Capital" n'auraient rien fait sur nous, même si, par ailleurs, notre concept était génial". Mais Jérémi Berrebi ajoute aussitôt : "Nous ne sommes pas si jeunes qu'on veut bien le croire. Je me suis entouré de gens expérimentés. Chez mes actionnaires, avec des gens comme Thierry Dassault, ou en recrutant de collaborateurs plus âgés que moi. Je pense en revanche que mon âge a été un inconvénient vis-à-vis de certains journaux qui ont dénigré Net2one en considérant que je n'étais qu'un jeune fou qui ne faisait pas le poids. Pensez donc : je n'avais pas d'avocat !"

Alexandre Dreyfus, fondateur de Webcity, aujourd'hui âgé de 22 ans, qui a quitté le lycée avant de passer son Bac pour créer une première société de conception de sites, n'est pas du même avis. "Pour moi, mon jeune âge n'a sûrement pas été un avantage, en particulier pour la première société que j'avais créée avec un ami. C'est d'ailleurs lui qui a négocié la vente de l'agence à Publicis : il avait 26 ans et sortait d'une école de commerce, ce qui correspondait mieux au profil du jeune entrepreneur." Aujourd'hui à la tête de sa deuxième société, Alexandre Dreyfus considère que le seul avantage lié à son âge, ce sont les encouragements mi-admiratifs, mi-perplexes que des gens qui lui prodiguent  "Vous avez déjà créé votre société à votre âge, mais c'est très bien ça !". Il ne se fait pourtant pas fait d'illusion : "Cela ne met pas en valeur l'entreprise..."

Mais les choses évoluent vite et les financiers de la nouvelle économie, surtout les capitaux-risqueurs, sont les premier à demander aux "jeunes pousses" de se structurer en confiant le management à des gens d'expérience. Xavier Schallebaum, lui-même âgé de 27 ans, mais surtout associé et directeur du fond de capital- risque Apollo Invest, l'annonce clairement. "Aujourd'hui, on ne va plus à la découverte. Il ne faut certes pas décourager les entrepreneurs mais nous sommes là pour participer à la création de véritables entreprises". Interrogé sur son profil atypique de très jeune parmi les investisseurs, Xavier Schallebaum explique : "Mon âge n'a vraiment pas été un handicap. Je suis aujourd'hui reconnu pour ma connaisance du réseau mais je montre également que je suis capable d'apprécier les qualités de management de mes interlocuteurs. J'ai le sentiment que pour la première fois avec Internet, les seniors nous ont laissé défricher le terrain. Nous étions en quelque sorte les éclaireurs." Mais le jeune financier reconnaît néanmoins : "Au début, pour mes deux ou trois premiers rendez-vous, je me suis senti gêné d'avoir à me prononcer sur la viabilité ou l'intérêt de projets qui m'étaient présentés par des gens de 40 ou 50 ans..." D'ailleurs "s'interroger sur l'âge de ces entrepreneurs a-t-il encore un sens?" s'interroge François Benveniste, PDG fondateur du site AbCool, un "senior" de 54 ans, pionnier de l'Internet français. Ce dernier explique :"Il ne faut pas confondre le jeune entrepreneur et l'entrepreneur jeune! Pour ma part j'ai créé ma première entreprise Calvacom il y a sept ans. Je pense donc être encore un jeune entrepreneur."

Lorsqu'on l'interroge sur l'originalité de ce secteur qui a quand même permis à quelques jeunes porteurs de projets de monter des entreprises en disposant de plusieurs dizaines de millions de francs pour le faire, François Benveniste répond : "L'origine de cet épi-phénomène, c'est que les investisseurs se sont trouvés désinhibés vis-à-vis de la jeunesse de leurs interlocuteurs. On a reproché à ces très jeunes entrepreneurs d'avoir gaspillé des millions mais la principale responsabilité vient des investisseurs qui leur ont confié ces fonds alors que leurs erreurs de jeunesse étaient prévisibles..."

A lire également :
2. Où sont les femmes ?
3. Vous avez vos diplômes ?

4. Le e-désert français?

Interroger le Carnet des décideurs
de la nouvelle économie

[Fabien Claire, JDNet]
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