Enquête
Le deuxième e-krach

Faute de pouvoir boucler un nouveau tour de table, une centaine de start-up devraient fermer leurs portes en France au cours du premier semestre 2001,
selon certains pronostics. Apparu cet été aux Etats-Unis,
le "deuxième e-krach" a traversé l'Atlantique.


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(rubrique "Le phénomène
start-down")

Depuis quelques semaines, il flotte une atmosphère de fin de partie de poker menteur dans l'Internet français. VivreFemme, BabyintheWorld, Redgift, KoobuyCity, Clust... Un à un, des acteurs de l'Internet quittent la table. A l'instar des Etats-Unis, en avance d'un semestre sur le phénomène, les start-up hexagonales tombent à une cadence qui s'accélère. Pour la Net-économie française, mais aussi européenne, c'est l'heure de ce que l'on appelle déjà le "deuxième e-krach". Après "mars la douloureuse", période à partir de laquelle les valeurs Internet cotées ont vu leur valorisation plonger, l'Internet encaisse depuis fin octobre un nouveau choc boursier, plus structurel, et s'apprête à subir, cette fois, la loi de la sélection naturelle. "Celle de la rentabilité et de la rationalisation", explique Joël Besse d'Atlas Venture.

Le nouveau visage
du capital-risque

Le "deuxième e-krach" repose sur un tempo financier déjà indentifié : la recomposition du paysage du capital-risque. Depuis 1998, en France, ce sont 8,4 milliards de francs qui ont été injectés par le capital-risque dans l'Internet (chiffre JDNet). Ce montant peut raisonnablement être gonflé de 20% en prenant notamment en compte les fonds propres et les fonds d'amorçage. Soit un total légérement supérieur à 10 milliards de francs. Depuis 1998 toujours, ce montant a été investi dans 330 tours de table différents et dans plus de 250 start-up.

Or, entre 1998 et 2000, la répartition de ces investissements est loin d'être régulière. Ainsi, pour la seule année 2000, les fonds injectés par le capital-risque dans l'Internet ont atteint 6,36 milliards de francs, c'est-à-dire plus de 75% du montant total de la période 1998-2000. Au sein même de l'année 2000, la répartition de ces fonds ne relève pas, non plus, de l'harmonie. Pour le capital-risque, l'année affiche même deux visages : avant l'été, 4,73 milliards ont ainsi été injectés dans l'Internet en plus de 150 tours de table. En revanche, depuis la rentrée, une cinquantaine de levées de fonds ont été bouclées pour un montant de 1,62 milliard. Ce léger ralentissement cache un autre phénomène : la réorientation des investissements. Désormais, les start-up liées aux technologies et au conseil (logiciels, marketing, plate-formes...) sont favorisées face au e-commerce et représentent 65% des investissements. En début d'année 2000, la situation était exactement à l'opposé.

Tout est affaire de calendrier (voir encadré ci-contre). Entre la mi-1999 et le début 2000, les start-up positionnées sur le BtoC (e-commerce, éditorial, communautaire...) ont en effet tenu le haut du pavé en matière de financement. "Les tours de table ont été nombreux et ont alimenté plusieurs projets directement concurrentiels en même temps, constate Joël Besse. Or, le bilan en cette fin d'année 2000 sur les concepts marketing est sans appel : il y trop d'acteurs et les barrières à l'entrée n'existent pas. Les grands groupes industriels, avec leurs moyens financiers, peuvent donc rafler la mise aux start-up sur ce terrain." Ce constat, partagé par la plupart des acteurs du capital-risque, se retrouve aujourd'hui renforcé par un marché Internet qui n'est pas aussi fort que prévu il y a quelques mois...

La levée de fonds qui n'existe plus

Les extrapolations réalisées fin 1999 font donc découvrir aux start-up le revers de la médaille : difficile, voire quasi impossible, pour le B to C de boucler un deuxième ou troisième tour de table depuis l'été dernier. "Les capitaux-risqueurs ne veulent plus entendre parler du B to C, lance Eric Albou, co-fondateur de BabyintheWorld, site dédié aux jeunes parents qui cherche aujourd'hui un repreneur. Ils ont leurs propres cadavres dans les placards et, plutôt que de refinancer, préfèrent élaguer." Même son de cloche chez VivreFemme, qui vient de se placer en cessation de paiement. "Nous sommes allés voir plusieurs dizaines d'investisseurs depuis la rentrée, explique Laurent Ramis, le PDG. Ils n'ont plus aucun intérêt pour le B to C. L'heure est aux comptes."

Seulement voilà : les start-up qui ont démarré fin 99-début 2000, encouragées par l'ambiance relachée du moment et des tours de table faciles à monter, sont partis sur des niveaux de dépense bien trop élevés : ce "cash-burning" ne trouvait sa raison que dans la perspective d'enchainer rapidement d'autres tours de financement. Les tours de table initiaux ayant été réalisés dans une fenêtre de tir étroite (fin 1999-début 2000), le premier semestre 2001 s'annonce violent. La fin d'année désastreuse des valeurs internet tant au Nasdaq que sur le Nouveau marché ou le Neuer markt allemand est de très mauvaise augure pour les start-up : les investisseurs sont en train de réviser drastiquement leur méthodes de valorisation des entreprises de la nouvelle économie. Et les capitaux-risqueurs seront les premiers à tirer les leçons de ce changement de cap de la Bourse : dans les mois qui viennent, en France, une centaine de start-up devraient mettre la clef sous la porte ou se repositionner de manière radicale.

"Le gap entre le fonds d'amorçage et le deuxième ou troisième tour de table est terrible, souligne Alain Levy, de Start-Up Avenue. La rationalisation dans les portefeuilles s'installe à tous les étages. La sélection commence à s'opérer." Cessation de paiement, liquidation, adossement, reprise, virage technologique... Le début d'année 2001 s'annonce sombre pour les jeunes pousses de l'Internet. "C'est dommage dans un sens. Cela veut dire que la période des jeunes et des créatifs, poursuit Alain Levy. En revanche, la bonne nouvelle, c'est que nous rentrons dans l'ère de la professionnalisation."

Du tour de table... au tour de vis

Aux Etats-Unis, ce "deuxième e-krach" a déjà provoqué la faillite officielle de 86 start-up depuis avril dernier. A ces dernières, se greffent plusieurs centaines de sociétés Internet anonymes, non cotées et non financées par les poids-lourds du capital-risque, qui ont quitté discrètement la planète Net-économie. Pour les survivants, les règles sont devenues impitoyables : alléger les équipes, freiner les investissements en communication et "être capables de générer du cash flow sous douze à dix-huit mois", estime Joël Besse. Coté européen, un sondage réalisé par la Sofres pour RSM Salustro Reydel et Euronext auprès de 200 analystes et gérants d'actions européens du 7 au 15 novembre 2000 confirme d'ailleurs ce souhait de rentabilité. A la question "quels sont les enjeux les plus déterminants pour l'avenir des sociétés de la Nouvelle économie", à 48% les analystes et gérants estiment qu'il s'agit "de la rentabilisation des activités". CQFD.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Ce "deuxième e-krach", qui devrait entraîner plusieurs dizaines de start-up françaises, risque de déclencher trois phénomènes. Le premier pourrait s'appeler "la rançon de la gloire". Tout comme la Net-économie a été louée fin 1999-début 2000, elle pourrait être rejetée en pleine période de rationalisation. Avec un rythme de deux à trois fermetures de start-up par semaine, les marchés financiers risquent de se montrer fébriles et peu confiants face à la Nouvelle économie.

Vers le "troisième e-krach"

Autre phénomène possible : un "troisième e-krach". Cette fois, ce sont les capitaux-risqueurs et incubateurs qui risquent eux-mêmes d'être confrontés aux réalités du marché. A l'image, aux Etats-Unis, de CMGI, qui a violemment allégé ses activités en septembre dernier en annonçant vouloir diviser son portefeuille par deux, ou de Digital Disrupters, un incubateur qui a fermé ses portes en août. "Pour les fonds qui n'ont pas misé sur la diversification, notamment en couplant les biotechnologies et l'Internet, l'avenir peut être délicat", commente ainsi Joël Besse. "Cette situation est assez curieuse, constate, lui, Alain Levy. En début d'année les VC's étaient accusés de ne pas être suffisamment spécialisés et de ne pas bien connaître l'Internet. Aujourd'hui, on prône la diversification..."

Dernier phénomène, celui qui verra d'autres acteurs sourire en cette période d'hécatombe virtuelle : les grands groupes industriels. Restés cachés, laissant les "pure players" défricher le terrain et essuyer les plâtres, les acteurs traditionnels sentent désormais que les proies se fatiguent. Affaiblies par des valorisations en chute libre, une logistique coûteuse et les investissements en marketing et en communication exigés pour imposer une nouvelle marque, les start-up semblent de plus en plus fragiles face à la vieille économie. Un autre changement de fonds s'annonce donc, car "quand on a un CAC 40 dans le capital, il est difficile de se croire encore une start-up", lance Alain Levy. L'année 2001 marquera en tout cas une nouvelle étape de l'histoire de l'Internet : elle pourrait être titrée "La vieille économie fait son e-shopping".

[Ludovic Desautez, JDNet]