Ils sont souvent cités comme le chaînon manquant du financement
des entreprises en France, investissent leur fortune personnelle
dans la création de sociétés innovantes, et cultivent le goût
du risque. "Ils", ce sont les business angels. Placés sous le
feu des projecteurs au moment de la bulle Internet, leur existence
est aussi ancienne que l'investissement privé. Loin d'avoir
disparu, leur activité est au contraire plus structurée depuis
quelques années. Débarrassés de leurs oripeaux de nouveaux chercheurs
d'or, ils oeuvrent dans l'ombre pour faire fructifier leur capital
et l'activité des sociétés dans lesquelles ils investissent.
Qui sont-ils exactement ? Que sont devenues ces "élites" qui
faisaient parler d'elles au début des années 2000 ? Première
plongée dans la sphère des business angels.
Claude Rameau, père et coprésident du réseau France Angels,
association qui fédère les réseaux de business angels en France
et promeut activement leur développement, estime qu'ils sont
entre 3.000 et 3.500 en France. Ces agents économiques investissent
dans des sociétés innovantes à potentiel, innovante ne signifiant
pas forcément, pour Claude Rameau, innovation technologique.
D'ailleurs, le secteur high-tech (Internet, logiciels, télécoms)
ne capterait que 50 % de ces investissements. En plus de
leur apport financier, ces investisseurs "amènent leur
temps, leur enthousiasme, leurs compétences et leur relationnel",
souligne Claude Rameau. "Ces deux derniers éléments sont
d'ailleurs fondamentaux dans la réussite d'une entreprise."
Reste que les business angels seraient dix à vingt
fois moins nombreux dans l'Hexagone qu'au Royaume-Uni. Un vrai
motif d'inquiétude pour les créateurs d'entreprises et les gouvernements
successifs, qui peinent à faire éclore les vocations. Ainsi
François d'Aubert, ministre de la Recherche, soulignait encore
récemment le manque de dynamisme français dans le financement
d'amorçage, évoquant d'énièmes aménagements fiscaux pour tenter
d'y remédier. Bon an mal an, le nombre de business angels aurait
néanmoins doublé ou triplé en France depuis trois ou quatre
ans. "Il y en a plus qu'avant, et surtout, les réseaux commencent
à se structurer, précise Claude Rameau. Avant, ils ne voulaient
pas qu'on parle d'eux, leur activité n'était pas très visible.
Aujourd'hui, plus d'une quarantaine de réseaux se sont montés."
Le fait que ces réseaux ne disposent pas encore de statistiques
consolidées, ainsi que la relative opacité du secteur, rendent
difficiles toute tentative de mesure globale de cette activité,
par exemple en termes de montant total investi ou de rentabilité
moyenne. France Angels a toutefois entrepris de réaliser régulièrement
des études afin de sonder les profils et d'analyser les portefeuilles
de ces investisseurs privés. D'après l'enquête 2003, 78 % d'entre
eux ont un profil de dirigeant d'entreprise, 80 % sont encore
actifs, 87 % déclarent des revenus annuels supérieurs à 75.000
euros. Le portrait type du business angel est celui d'un homme
entre 40 et 54 ans, redevable de l'impôt sur la fortune, et
disposant d'un patrimoine situé entre 1 et 3 millions
d'euros.
| Un
ticket moyen de 70.000 à 100.000 euros |
Les business angels investissent en moyenne dans plus de six
entreprises, pour un ticket compris entre 70.000 et 100.000
euros. Au total, Claude Rameau estime qu'il est raisonnable
de ne pas investir plus de 5 % de son patrimoine dans des sociétés
de ce type, 10 % étant un grand maximum. Ces placements sont
d'autant plus à risque que 85 % sont réalisés dans une phase
d'amorçage. Une prise de risque souhaitée puisque la
deuxième motivation de ces investisseurs, après les plus-values,
réside dans l'aventure de la création d'entreprise. La plupart
du temps créateurs eux-mêmes, les business angels sont des entrepreneurs
invétérés.
Certains business angels sont ainsi connus pour leurs multiples
aventures entrepreneuriales. Loïc le Meur, Pdg de Six
Apart, s'est bâti une fortune personnelle en créant et en revendant
B2L, Rapidsite ou encore Tekora. Il a notamment investi dans
Wine&Co et Magique Emilie. Il détient actuellement des participations
dans Boonty en France (une plate-forme de jeux-vidéos) et aux
Etats-Unis dans le moteur de recherche spécialisé dans les blogs
Technorati, et les logiciels sociaux Socialtext et LinkedIn.
S'il confie ne plus avoir le temps d'investir, Six Apart occupant
tout son temps, il déplore que "les Français soient aussi peu
intéressés par l'investissement dans les sociétés naissantes".
Tout en concédant que le bilan de ses investissements est négatif,
il estime qu'il existe aujourd'hui plus d'opportunités car les
valorisations sont basses. Autrement dit, c'est après la ruée
qu'on trouve les vraies pépites.
Loïc le Meur n'est pas le seul business angel à avoir freiné
ses activités d'investisseurs pour se consacrer à sa propre
société. Il en va de même pour Michel de Guilhermier,
Pdg de Photoways,
qui se contente de conserver ses parts dans des sociétés dont
il n'a pas encore pu sortir, comme Verifdiploma. En tout, il
a investi 5 à 6 millions d'euros, et réalisé sa plus belle opération
avec Odisei, une société de téléphonie sur Internet dont la
valeur a été multiplié par 40 en deux ans. Marc Simoncini,
Pdg de Meetic, avait lui aussi multiplié les participations
au moment de la bulle. Aujourd'hui, il ne lui en reste plus
qu'une sur cinq. Il s'agit de MilleMercis,
qu'il détient à 50 %.
Il est rare que les business angels montent à plus de 50 % du
capital, ou investissent pour prendre le contrôle d'une société.
Mais quand celle-ci prospère, c'est le jackpot. Tout ne tient
d'ailleurs souvent qu'à un fil. Les professionnels interrogés
par le JDN sont unanimes pour dire que le taux moyen
de retour sur investissement d'un business angel n'est pas mirifique,
mais qu'il suffit d'une opération lucrative sur dix pour être
dans le vert.
| Beaucoup
de business angels n'ont pas survécu à l'effet
de mode |
Tous n'ont pas eu cette chance, et ceux qui ont échoué se sont
retirés sans tambour ni trompettes, loin de la médiatisation
qui les avait "starisés". Pierre Kosciusko-Morizet, PDG
de Priceminister,
sur la même longueur d'ondes que Marc Simonicini, constate que
beaucoup de business angels ont disparu. "Il y a eu un effet
de mode. Ceux qui ont crié sur les toits ont plutôt subi des
échecs. Maintenant, ils mettent leur argent dans l'immobilier."
Yves Delacour, président du réseau Leonardo Finances,
a mesuré concrètement cette désaffection. "Au plus haut de l'effet
de mode, nous sommes montés jusqu'à 750 membres business angels.
Nous en avons entre 250 et 300 aujourd'hui, ce qui représente
le niveau normal."
Si Leonardo Finances est toujours actif, d'autres structures
ont disparu ou se contentent désormais de gérer leurs actifs.
Apollo Invest, le fonds d'investissement présidé par
Hervé Giaoui, qui réunissait des personnalités comme Laurent
Sorbier (Spray), Jean-Michel Billaut (l'Atelier), Patrice Magnard
(Alapage) ou encore Thierry Lhermitte (dont la société
France Cinema Multimedia, chargée de promouvoir le cinéma sur
les nouveaux médias, a périclité) n'investit plus et gère seulement
son portefeuille (Freever, Aufeminin…). Xavier Schallebaum,
qui en était directeur associé, est retourné à ses premières
amours, la politique. Parti en 2001, il occupe depuis fin mars
2004 le poste de conseiller politique et communication auprès
du ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, après avoir été
chef de cabinet puis directeur de la communication de l'UMP.
Suite à ces désertions, ce sont finalement les grandes familles
qui ont repris le flambeau de l'investissement privé. "On voit
revenir les Dassault, les Peugeot, remarque Yves Delacour. Ces
familles savent que les taux de rendement de ce type d'investissement
sont supérieurs aux LBO ou à la Bourse, et elles ont du temps
devant elles pour sortir, jusqu'à sept ans ou plus. Elles étaient
certes déjà présentes, mais aujourd'hui elles remplacent même
certains fonds de capital-risque." Une tendance qui se retrouve
chez le fonds Chausson Finance, qui a engagé il y a trois
mois une personne chargée spécifiquement d'animer un réseau
de "family offices" européens, ces grandes fortunes à la recherche
d'investissements dans le non-coté, afin d'élargir la recherche
de capitaux. |