Vincent Taupin (Boursorama)

"À
l'origine, la société s'appelait Fimatex. Elle a été créée en 1995. Nous proposions
alors en effet un service minitel, le 3615 Fimatex. Ce service permettait aux
clients privés de Fimat (une filiale de la Société Générale) de passer des ordres
sur le marché à terme (MATIF) en direct. Les ordres arrivaient sur un écran chez
nous et un opérateur saisissait l'opération. En moins d'une minute, la demande
était traitée. C'était le tout début des services en ligne. Nous avions alors
environ 300 clients.
Ensuite, nous avons souhaité élargir l'offre proposée
aux services boursiers. Le démarrage a été très lent, car nous avions du mal à
communiquer sur ce service qui était alors nouveau mais dont le support (le minitel)
était déjà dépassé. Au cours de l'année 1996, l'un de nos prestataires nous a
fait découvrir un logiciel qui permettait à un PC connecté à notre réseau de passer
des ordres en direct. L'offre était séduisante sur le papier. Mais en pratique,
elle posait de nombreux problèmes. Les modems, à l'époque, n'étaient pas standardisés.
La quasi-totalité de nos clients avaient des difficultés à paramétrer leur matériel.
Il a fallu attendre l'été 1996 et la généralisation des offres des fournisseurs
d'accès à Internet grand public pour que nous puissions réellement lancer notre
activité.
Notre activité a démarré à la vitesse d'Internet, et, en 3
ans, nous sommes passés de 300 à près de 10.000 clients. Au sein d'un groupe comme
la Société Générale, cette activité restait marginale, même si le groupe croyait
au potentiel du courtage en ligne. Les transactions financières, d'une façon générale,
se prêtent particulièrement bien à une dématérialisation et les banques de détail
ont d'ailleurs été parmi les premiers acteurs à investir massivement sur Internet.
Au moment de la bulle, en juillet 1999, un analyste de JP Morgan a publié
une note dans laquelle il estimait notre société à 700 millions d'euros. Cela
a été un tournant pour notre société et a poussé le groupe à préparer l'introduction
en Bourse de Fimatex en mars 2000. Je dirigeais à l'époque la division Europe
de la Fimat, dans laquelle Fimatex n'était qu'une filiale parmi d'autres. Dès
lors, je me suis occupé exclusivement de Fimatex (aujourd'hui Boursorama).
Une introduction en Bourse nécessite énormément d'énergie, je ne pouvais
me consacrer à autre chose. Nous avons levé près de 200 millions d'euros pour
une mise en Bourse de 25 % du capital. Les stock options étaient alors assez en
vogue. Notre cours d'introduction était à 15,7 euros - il est à 10 aujourd'hui.
Certes, c'est une baisse, mais elle reste raisonnable par rapport à celles de
nombreuses autres sociétés introduites en Bourse au même moment. Nombre d'entre
elles ne sont d'ailleurs plus là pour en témoigner.
Le krach boursier
du marché américain d'avril 2000 a fait sentir ses effets un mois après notre
introduction. En septembre 2000, la bulle a éclaté en France. Dès la fin de l'année
2000, nous avons donc décidé d'opter pour une gestion raisonnable. La société
comptait déjà 250 personnes. Début 2001, peu de temps après le premier krach,
le marché a recommencé à donner des signes de vigueur. Cela a poussé un certain
nombre d'acteurs du marché (dont Cortal et SelfTrade) à proposer des primes de
1.000 ou 1.500 francs à toute personne qui ouvrait un compte chez eux. Dans notre
secteur, l'acquisition d'un nouveau client coûte relativement cher, mais ces sommes
étaient déconnectées de la réalité. Ce type d'opérations a d'ailleurs coûté très
cher à une partie de ces courtiers. En 2000, on comptait près de 45 courtiers
en ligne sur le marché français, il n'en reste aujourd'hui qu'une poignée.
Nous avons passé une année 2001 difficile, au cours de laquelle nous avons
dû fermer un certain nombre de filiales étrangères. Mais nous sortions plus forts
de cette période car nous avions conservé le trésor de guerre acquis en Bourse
un an plus tôt. En avril 2002, nous avons racheté la société Boursorama, qui occupait
déjà la place de leader de l'information boursière en France. La société avait
reçu de nombreuses offres de rachat. C'est nous qui avons su faire la meilleure
proposition aux yeux des fondateurs.
Cette même année, nous avons également
fait l'acquisition de Selftrade, l'un de nos concurrents, pour 62 millions d'euros,
soit 7 % de sa valeur d'introduction. L'éclatement de la bulle nous a clairement
aidés pour mener à bien notre stratégie d'acquisition. Dès 2004, notre entreprise,
que nous avions rebaptisée Boursorama, est devenue rentable. Nous réalisions alors
14 à 15 millions d'euros de bénéfices. L'activité, depuis, a continué à se développer.
Enfin, l'année 2006 a marqué un nouveau tournant dans l'histoire de Boursorama
avec le rachat du réseau Caixa France."
©
Christine Balagué, François-Xavier Hussherr, Julien Rosanvallon,
Dix ans d'aventure Internet, éditions Jacob-Duvernet, 2007.