Quand le téléphone se transforme en guichet de banque

Les transferts d'argent sont un véritable enjeu dans les échanges Nord-Sud et notamment pour les pays émergents. Les technologies liées à la téléphonie représentent une véritable opportunité.

Les transferts de fonds des diasporas sont de plus en plus importants dans les économies des pays qui connaissent un grand flux migratoire. A titre illustratif, 20 milliards de dollars ont été transférés en 2010 vers l'Afrique subsaharienne ce qui correspond à 2,5 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de la zone d'après la Banque Mondiale. Les statistiques actuelles de la mobilité migratoire montrent que l'immigration reste positive dans les pays du Nord et se traduit par des prévisions de croissance importantes. Bien au contraire, la crise conforte l'importance grandissante de ces flux dans l'économie des pays de destination qui dépassent largement le poids des investissements directs étrangers et des aides internationales.

Les fonds envoyés représentent une forme d'aide directe destinée aux familles restées dans les pays d'origine puisqu'ils permettent de faire face, à plus de 80 %, à des dépenses de première nécessité : les dépenses alimentaires, la santé et l'éducation. Les principaux acteurs sur ce marché sont les Sociétés de Transferts d'Argent (STA), présentes depuis le milieu des années 1990 en Afrique. Elles connaissent des taux de croissance variant entre 35 et 70 % par an et par pays, d'après la Banque Africaine de Développement. Western Union est aujourd'hui le leader avec une part de marché variant entre 65 % et 100 % selon les pays.

Cette croissance s'explique par le faible taux de bancarisation des populations locales. En effet, la présence et l'accessibilité des réseaux bancaires en Afrique Subsaharienne restent limitées an raison du manque d'investissement dans le secteur. .

Aujourd'hui, le développement grandissant de la téléphonie et dans une moindre mesure de la monétique en Afrique (cartes bancaires) permet d'envisager de nouveaux circuits de transfert (transferts sur cartes ou via téléphone). Ce type de solutions est basé sur des formules de "recharge", réel savoir-faire des opérateurs télécoms présents sur le continent africain.

Concrètement, ces solutions télécoms se traduisent par la possibilité de transférer des fonds par le débit d'un forfait téléphonique ou compte de minutes de communication vers un téléphone ou une carte rechargeable. Le destinataire des fonds pourra l'utiliser comme crédit de communication ou transformer ses minutes en cash auprès d'une agence ou d'un revendeur. Cela suppose la création d'un « compte  communication » permettant le dépôt et retrait de cash sous forme de « minutes ». Cette solution ne nécessite pas de compte bancaire. Les opérations sont facilitées par un mécanisme de compensation  entre établissements, comme cela est pratiqué par l'ensemble des STA. En effet, grâce aux partenaires locaux, l'argent n'est à aucun moment transféré. Il est avancé par l'établissement « receveur ». Via ce système, l'intermédiaire STA peut bénéficier d'une rémunération grâce aux jours de valeur (grâce au différentiel de délai entre la date d'encaissement des organismes émetteurs et délais de décaissement des organismes receveurs), aux frais de transfert et au taux de change appliqué au montant transféré (habituellement différent du taux de change interbancaire en cours).

Néanmoins, l'offre de services financiers nécessite une autorisation du régulateur bancaire. Aussi, l'opérateur télécoms qui souhaite investir ce marché devra répondre aux exigences juridiques et réglementaires propres à chaque pays. La réussite d'un modèle télécoms de transfert d'argent suppose la maîtrise de certains facteurs clés de succès permettant de légitimer la volonté nouvelle de positionnement.

Dans les pays où la culture bancaire est faible, les opérateurs télécoms occupent une place très importante dans le paysage économique et développent plus facilement une légitimité sur ce marché. Néanmoins, les clients « émetteurs » dans les pays à forts usages bancaires seront plus difficiles à convaincre. L'acteur télécoms a besoin de justifier sa présence sur ce segment et prouver sa capacité à jouer ce rôle où d'autres acteurs ont déjà fait leurs preuves. Aussi, pour s'assurer de l'adoption de l'offre, la cible client doit être identifiée dans les pays « émetteurs » et « récepteurs ». Une stratégie marketing spécifique (différenciée par pays) permettra de mieux adresser les populations concernées. De même, l'accessibilité est un critère déterminant dans le choix du prestataire de transfert. Un maillage développé du réseau de distribution permet non seulement une proximité client plus forte mais également un meilleur service d'accueil (disponibilité des interlocuteurs, délai d'attente moins importants, ...).

Parmi les autres facteurs clé de succès, la mise en place d'un système d'information universel centralisant toutes les informations relatives aux transactions passées quel que soit le pays d'émission ou le pays de réception. Cette architecture unique permet la gestion des opérations en quasi-temps réel tout en limitant les problèmes de synchronisation et le risque d'erreurs (double paiement). Ce risque est d'autant plus important dans le secteur financier où l'opérateur doit se prémunir des risques de piratage informatique et de perte voire falsification d'information.

Par ailleurs, l'opérateur télécoms pourrait envisager de créer une entité financière qui aurait en charge la gestion du volet financier de l'activité de transfert de fonds (taux de change, jours de valeurs, ...) et qui arbitrerait les différentes transactions générées entre l'établissement émetteur et récepteur. Toutefois, un travail de fond reste à faire pour affiner le positionnement de l'opérateur dans la chaîne de valeur ainsi que sa posture dans l'écosystème global. Les opérateurs télécoms sont aussi légitimes que les STA à se positionner sur ce marché, en particulier depuis le lancement des offres de paiement mobile. Néanmoins, pour proposer ce service, ils devront remplir certaines conditions clés qui font la force, aujourd'hui, des STA.
La question de favoriser les transferts de fond par mobile est un élément important aussi pour les pays car cela peut constituer un axe de développement clé. Dans le cadre d'une étude menée en 2009 pour l'AFD-Proparco ("étude d'impact sur l'entrée d'un nouvel opérateur mobile en Haïti") il était apparu que les transferts d'argent issus de la diaspora étaient en augmentation depuis que l'un des opérateurs télécoms, Digicel, avait encouragé ces flux via mobile notamment depuis l'Amérique du Nord. Or pour un pays comme  Haïti, ces transferts peuvent représenter plus du quart de la croissance économique.

Jean-Michel Huet, Estelle Huynh et Alexandre Irrmann-Tézé

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