Bienvenue à GAFACA

La révolution numérique n'est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise et recèle des potentialités fascinantes. Reste que les risques sur nos libertés individuelles sont à la hauteur de ces potentialités. Et si le principal danger venait surtout... de nous tous?

Commençons par un peu de fiction :

La bulle des Subprimes était en fait un iceberg et, les caissons de l'économie mondialisée n'étant pas étanches, le monde sombra à la fin de l'année 2008 dans une crise sans précédent.

A l'approche des années 2020, les BRICS et la transition numérique n'avaient pas tenu leurs promesses : la croissance restait atone et le chômage s'était durablement installé. Certains grands pays émergeants étaient de plus confrontés à des crises écologiques et démographiques majeures, ce qui éloignait toute perspective de reprise.

Face à l'explosion du nombre de dépressions, les grandes démocraties occidentales prirent acte du fait que « les souffrances du 21ème siècle [étaient] plus psychiques que physiques » et créèrent un ministère du bonheur. « Well-being will replace wealth » en était le leitmotiv (« le bien-être plutôt que la prospérité »). Des personnalités éminentes telles que Tal Ben Shahar aux Etats-Unis ou Christophe André en France furent nommées à la tête de ces ministères.

Malgré quelques résultats dans le domaine de l'éducation, cette politique tourna à l'échec, la pauvreté et la précarité continuant de progresser : à quoi bon promouvoir le bonheur si les bases de la pyramide de Maslow, telles que la sécurité ou la survie, n'étaient pas consolidées? Au moment de supprimer le ministère du bonheur, le président Français déclara : « Ce ministère défend une vision trop élitiste du bonheur. Le vrai bonheur, c'est le bonheur pour tous! ».

Le président américain, bientôt suivi de ses homologues, autorisa alors le lancement d'un programme secret élaboré de longue date : le programme « La vie en rose » (en français dans le texte), qui consistait à diffuser massivement des lunettes à réalité augmentée. « A défaut de pouvoir décréter le bonheur de nos concitoyens, nous allons leur en donner l'illusion », déclara-t-il à ses plus proches conseillers. Les caisses des états étant vides, ce programme fut largement financé par les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) en contrepartie d'un allègement significatif des lois informatique et liberté. Il était en effet de notoriété publique que celles-ci étaient devenues un « frein insupportable à l'innovation ».

Les lunettes à réalité augmentée permettaient d'ajouter des informations dans le champ de vision (messages, météo...) ou de modifier ce que l’on voyait. Selon le modèle du Freemium, de nombreux services étaient gratuits et financés par la publicité : l'application "ciel bleu permanent" fit un tabac. D'autres services étaient payants, notamment ceux permettant de modifier sa propre apparence dans le regard « augmenté » des autres : changer de couleur de cheveux, paraître plus mince ou même plus jeune, sans le moindre recours à la chirurgie esthétique.

En très peu de temps, la réalité augmentée devint addictive et supplanta la réalité « tout court » : d'après les analystes, sa diffusion fut en effet bien plus rapide que celle des smartphones après 2007. L' « exclusion numérique » fut d'ailleurs combattue avec la plus grande fermeté.

Grâce à l'analyse des données massives (« big data ») enregistrées dans les champs de vision de chacun, la publicité fit place à des « recommandations personnalisées » : « La robe rouge de cette jeune fille vous a tapé dans l'oeil, le magasin le plus proche se trouve justement à 50 m sur votre droite... »

Le champ de vision n'étant pas extensible à l'infini, les informations y figurant furent sélectionnées par un système de référencement, comme autrefois pour apparaître en bonne place dans les moteurs de recherche. A l'inverse, ne pas se faire référencer, en clair ne pas payer, c'était prendre le risque d'être masqué par d'autres informations et revenait, pour ainsi dire, à disparaître de la réalité augmentée.

Dans la réalité augmentée, l'existence était ainsi devenue un droit payant.

Bienvenue à GAFACA.


Va-t-on vers un monde où quelques entreprises de la Silicon Valley pourraient prendre le contrôle de ce que nous voyons et de ce que nous entendons (la réalité augmentée peut aussi passer par les oreillettes) ?

Va-t-on vers un monde de réalité augmentée où l'existence, par le principe du référencement, deviendrait un droit payant ? Après le vote censitaire, l'existence censitaire ?

Serions-nous de plus dans ce contexte, comme dans la fiction qui précède, des victimes consentantes ?

Internet pose plus que jamais la question de notre projet de société.


Prenons l'exemple, très actuel, de la loi sur le renseignement. Il s'agit d'une loi complexe sur un sujet qui l'est tout autant : le débat ne doit pas se situer entre un « pour » aveugle (l'utilisation des données privées doit être strictement encadrée) et un « contre » angélique (les organisations terroristes savent mieux que quiconque utiliser internet et les réseaux sociaux, il convient de se défendre avec les moyens appropriés).

Malgré cette complexité, ce projet de loi a été adopté à une large majorité à l'Assemblée Nationale : 438 pour, 86 contre et 42 abstentions. Ce vote n'a pas non plus suscité de mobilisation majeure dans l'opinion publique. Au contraire, 69% des français disent soutenir le projet de loi selon un sondage publié le mois dernier par Le Parisien (1).

Pour autant, il ne s'agit pas là d'un élan d'adhésion en faveur du texte, comme l'explique Adrienne Charmet-Alix, coordinatrice de la Quadrature du Net (association qui s'oppose au projet) : « Les citoyens ne se mobilisent pas faute de connaître ce texte très complexe à appréhender sur le plan technologique et juridique. Résultat : les dispositions liberticides qu'il comprend restent très impalpables... » (1).

C'est que, selon la formule de Peter Sandman (consultant en communication sur le risque) : « risque = danger + émoi » (en anglais : « risk = hazard + outrage ») (2).

Ici, le danger est réel : que les données privées tombent dans de mauvaises mains. La loi doit être bien calibrée pour minimiser ce risque. Mais l'émoi est faible : c'est un peu comme utiliser Facebook sans avoir pris connaissance des conditions générales (ce qui n'est pas votre cas, n'est-ce pas?) : cela ne fait pas vraiment peur (jusqu'au jour où?).

L'émoi semble donc être faible dans l'absolu. Il est peut-être aussi moins grand que celui provoqué par le terrorisme. De nombreux députés ont voté pour le projet, parfois sans bien le comprendre, de peur d'être tenus responsables si un nouvel attentat se produisait (3). D'autre part, 65% des français ne font pas confiance au gouvernement pour protéger leur vie privée. Ce chiffre, conjugué aux 69% de soutien cités plus haut, pourrait laisser penser que « les français sont favorables à un surcroît de sécurité, et ce au prix d'une mise à mal de leurs libertés » (cf. (1) : Claire Bracq pour l'institut Odoxa). Un peu de sécurité supplémentaire vaudrait-il quelques sacrifices sur les libertés individuelles?

Faible mobilisation face à un danger impalpable, orientations guidées par la peur, on saisit bien là le danger de ce processus qui pourrait faire de nous des victimes consentantes.


Conclusion :
Sur la loi sur le renseignement comme sur les autres problématiques posées par la révolution numérique (on pourrait aussi parler de projets de société tels que le transhumanisme), un vrai débat est nécessaire. Il ne faut pas que les orientations soient le fait d'une ignorance passive ou encore soient guidées par la peur. Sur des sujets aussi complexes, il convient de faire preuve d'une grande pédagogie. Celle-ci a cependant ses limites pour un public non averti (dont je suis), d'où l'importance d'autorités compétentes et indépendantes telles que la CNIL.

  1. Informations reprises du Journal La Croix du 4 mai 2015.
  2. Peter Sandman est notamment cité dans le livre Freakonomics de Stephen J. Dubner, Steven Levitt.

  3. http://rue89.nouvelobs.com/2015/05/05/a-lassemblee-suis-contre-chut-vote-259027

Juridique / Etats-Unis