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 LA TRIBUNE DE YANN GOURVENNEC 
Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?
M Kinsley de Time Magazine dénonce le trop-plein d'information sur Internet. J'oppose à cette vue négative la liberté d'expression et le levier pour la connaissance humaine qu'elle représente.
(08/01/2009)
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"La chair est triste hélas, j'ai lu tous les livres", telle était introduction de Stéphane Mallarmé à son poème Brise Marine (voir une analyse ici), ode sibylline et lyrique dans laquelle l'auteur symboliste donnait libre cours à son spleen baudelairien et où l'appel du large (d'où le titre) symbolisait son désir de quitter le foyer, toutes choses triviales et enfin son nouveau-né qui le tenait éveillé et l'empêchait de créer. Voilà la phrase qui me venait immédiatement à l'esprit en lisant l'article de Michael Kinsley dans Time magazine, intitulé "de combien de blogs le monde a-t-il besoin(1)".

Kinsley a mis le doigt dans son commentaire sur de véritables problèmes que tous - à divers niveaux - nous avons pu rencontrer sur la toile. Lors d'un séminaire que j'animais dans le cadre du e-mba d'Insead en décembre dernier, et dans lequel je me faisais l'avocat de l'entreprise 2.0 et des blogs d'entreprise, un des membres de l'assistance me fit remarquer qu'il y avait déjà bien assez de matière en ligne comme ça, et que le Web collaboratif était coupable "d'autoriser n'importe quel imbécile à écrire n'importe quoi". L'approche de M. Kinsley est similaire. "La possibilité qui nous est offerte à tous d'exprimer nos opinions est magnifique, mais pas la perspective de les lire" affirmate-t-il dans le magazine américain bien connu.

Voilà qui donne matière à penser. Il est vrai que la liberté d'expression est un blanc-seing donné à la parole des idiots. Et Dieu sait qu'ils sont nombreux. Et pourtant, c'est là aussi que nous pouvons toucher du doigt la définition même du mot liberté - qui orne, doit-on le rappeler, nos frontons - à savoir le sentiment de n'être "[...] pas soumis à une ou des contrainte(s) externe(s)" (Trésor de la langue française explication n° I) mais également l'absence d'arbitraire ou d'exercice d'une autorité arbitraire ("Condition de celui qui n'appartient pas à un maître. Anton. esclavage, servitude"  Ibid. explication n° 1-a), fût-ce en provenance d'un journaliste célèbre. Liberté, liberté chérie ! Liberté d'écrire ce qui est juste et d'en recevoir la juste récompense, mais aussi la liberté d'écrire ce qui est faux et d'être contredit publiquement.

"De combien de blogs le monde a-t-il besoin ?" annonce Kinsley à la fin de son essai enflammé à la page 56 du célèbre magazine américain (dont je suis je l'avoue sans honte un fidèle lecteur). Les échos de cette question rhétorique me semblent véritablement très mauvais. De combien d'êtres humains le monde a-t-il besoin ? De combien de diplômés avons-nous besoin en dehors de ceux de telle ou telle école ? De combien de pays avons nous besoin en dehors des membres du G8 ?

Ce besoin, à mon avis, est infini. Nous avons besoin d'un nombre infini de pays, de gens, de couleurs de peaux, de langues et d'idées etc. Laissons les s'épanouïr M. Kinsley, pour l'amour du monde et de la connaissance, et si tant est qu'un ou même plusieurs d'entre eux ne soient pas à la hauteur - ou simplement à votre goût - et bien disons-le tout net, cela n'a aucune importance du moment que ces idées ont pu être exprimées librement et dans n'importe quelle langue.

Et s'il devait y avoir nécessité ou urgence, la liberté d'en appeler à d'autres voix sur Internet pour commenter et contredire ces blogueurs et prouver qu'ils ont tort est également utile. Et quand bien même 99 % de ce contenu en ligne pourrait être considéré comme sans intérêt, je continue à penser que dans l'ensemble je finirai bien par trouver au moins une page qui vous la peine d'être lue. Et même cette page, cette unique page, vaut la peine qu'on se batte pour elle.

Je suis d'accord avec Michael Kinsley cependant, lorsqu'il critique l'accumulation qui "finit par devenir une mise en abyme". Certes, une majorité de blogueurs se copie les uns les autres sans ajout de valeur ajoutée, et cela est véritablement mauvais. Il n'empêche que les auteurs intéressants abondent également. Pour prendre une comparaison, à supposer que l'immense majorité des programmes de télévision soit composée d'âneries (cette hypothèse est purement fortuite bien entendue), ceci ne veut en aucun cas dire que rater le pour cent de contenu intéressant qui y réside ne va pas contribuer à l'augmentation de notre connaissance. Cette règle s'applique également à la blogosphère.

Michael Kinsley, comme Mallarmé, se trompe de cible. Il n'y a pas surabondance de mauvais contenu sur Internet. Il y a juste un travail de lecture et d'analyse pour séparer le bon grain de l'ivraie. Et ceci d'ailleurs, n'est pas bien différent de l'ensemble des autres sources culturelles.

Ne nous inquiétons donc pas, le temps (jeu de mots involontaire), et l'histoire feront leur tri pour nous, de la même manière qu'ils ont balayé la plupart des livres que Mallarmé avait eu à la fin du XIXe siècle et qu'il avait jugés si mauvais dans l'introduction dans son poème. Même si je suis d'accord avec la plupart des points soulevés par Michael Kinsley, nous devons résister à la tentation de définir arbitrairement ce qui est juste et mauvais avant même de l'avoir étudié, afin d'éviter de céder à la tentation du jugement hâtif et de passer à côté de quelque pépite qui contribue à la connaissance humaine. La liberté d'expression peut produire des résultats intéressants également, bien que cela ne soit pas une assurance de résultat.

En fin de compte, le hasard joue également un rôle important en création, sinon central. Cette liberté qui nous fut accordée par la grâce et M. Tim Berners Lee, de Vint Cerf et leurs amis (nous en profitons pour remercier Vint Cerf de son commentaire sur la version originale anglaise cet article), est si douce et agréable qu'il ne faudrait pas la bouder.

Ironiquement, l'article de Kinsley est également disponible en ligne et même un lien de vote (digg) a été inséré par Time (on fera remarquer d'ailleurs que cet article n'est pas immensément populaire, et que la majorité des votes, plus d'une dizaine, est venu depuis le commentaire sur mes blogs). Et on peut se demander légitimement si Kinsley tout en le critiquant ne contribue pas au chaos de l'Internet qu'il dénonce. Peut-être que cela suffit à appuyer ma démonstration.

(1) how many blogs does the world need par Michael Kinsley, Time Magazine : http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1860888,00.html

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VOS REACTIONS, VOS COMMENTAIRES 

Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (francois2)

Je ne suis pas un fan de ce web 2.0 dont je ne saisis pas la finalité.
Toutefois, je n'oublie pas que :
- on est toujours le crétin d'un autre ;
- que le besoin de communiquer ne se mesure pas à l'importance apparente de la communication ;
- que depuis plus de quinze ans que je musarde sur la Toile, il y a de moins en moins de liberté avec la création de lois redondantes avec celles écrites pour la vraie vie de tous les jours. (17/01/2009)

Re : Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (Yann Gourvennec)

Bonjour François et merci de votre commentaire.
Je ne suis pas un fanatique de cette terminologie non plus. A de maintes reprises, je l'ai exprimé sur http://visionary.wordpress.com entre autres, et ceci d'autant que ce terme tend à disparaître au profit d'un autre encore plus discutable - surtout en Français - 'social media'. Aux Etats Unis, on ne parle plus de 2.0 (dans les milieux spécialisés) depuis déjà le milieu de l'an dernier. Et je suis d'accord également sur le fait que le partage est plus important que l'enveloppe. C'est tout le sujet de mon cours sur le fameux 2.0/Social Media à ESG. Quant à la disparition des libertés sur la toile, je ne suis pas sûr de souscrire à ce commentaire, ni de voir les faits qui sous-tendent cette remarque. Il se peut que des lois surgissent, mais elles ne sont pas forcément applicables - sans que je juge en ce qui me concerne de leur utilité ou pas. En fin de compte, la liberté de communication est entière est à mon avis plutôt en croissance forte. Quant à votre remarque sur les crétins, elle est fort juste, on est en effet toujours le crétin de quelqu'un. Sans doute qu'une des clés de la réussite consiste à l'admettre et à l'assumer.
Bien à vous et au plaisir de dialoguer sur Internet avec vous. (23/01/2009)

Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (Jean-François David)

Pourquoi limiter cette réflexion aux blogs et au Web 2.0 ?
Cette explosion de données est vraie de tous les média, des chaînes de télévision aux radios, des publipostages aux logorrhées adorables de vos petit(e)s ami(e)s.
On peut analyser ce mécanisme comme une tentative de régulation de chacun, des individus, des entreprises, du monde de tenter de résister à la montée du désordre "entropique" des choses par la multiplication des "alertes", des messages.
Ces messages peuvent désormais (montée du monde digital...) être codées sous des formes extrêmement multiples, musiques, vidéos, textes, etc. pour tenter d'inciter les autres, le monde à sentir différemment, à penser autrement, à acheter autre chose, à participer, etc.
Mais la donnée ne devient de l'information que si elle correspond à un quelconque projet, conscient ou inconscient, du récepteur. Ainsi ces "bouteilles à la mer" des blogs ne survivent que si elles correspondent à une envie suffisamment pérenne du reste du monde. Seuls quelques-uns continueront de parler dans le vide pour vendre leur "religion", les autres disparaîtront par manque de lecteurs (90% des blogs disparaissent après quelques mois d'existence).
Comme en jazz, où le génie vient quelquefois du court-circuit entre du copier/coller et un instant de grâce, l'innovation vient souvent dans les blogs de ces désordre créatif, entre la nécessité et le hasard. Qu'on ne s'y trompe pas, j'aime cet espace de liberté des blogs.

JFD (17/01/2009)

Re : Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (Yann Gourvennec)

Merci Jean François,
Tu as parfaitement raison. La pléthore d'information n'est pas limitée à la blogosphère. Et moi aussi j'aime cet espace de liberté chaotique d'où née la créativité. N'oublions pas que pour les Grecs antiques, le chaos est l'état précédent l'univers http://fr.wikipedia.org/wiki/Mythologie_grecque. Voici donc une leçon à retenir, le chaos, n'est pas l'anarchie, mais la source de la création. Tout artiste sait cela.
Yann (23/01/2009)

Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (Isabelle Delseny-Ernest)

Bien que l'auteur soit allé chercher sa démonstration un peu loin, littérairement parlant s'entend, la conclusion étant de ce fait étant un peu longue à suivre (et on sait que l'écrit sur le net se doit d'être court si on veut être lu jusqu'au bout), je suis parfaitement et complètement d'accord avec.
En effet, consommatrice de très longue date de toute information Web et par ailleurs consultante et formatrice en webmarketing, il y a pour autant fort peu de temps que j'ai créé mon blog pro : justement pour ne pas ajouter à la profusion à laquelle il est fait référence.
Et puis, en seconde réflexion, j'avais aussi des choses à dire de manière différente à mes interlocuteurs, alors je me suis lancée, au risque bien sûr "d'en rajouter" mais justement : en réaction aux idioties qui ont pignon sur rue et donc avec mes connaissances et mes comptétences et en priorité pour mes interlocuteurs.
Alors oui, ne pas laisser la place à ceux qui "parlent fort mais n'ont rien à dire ou copient", comme dans la vie c'est un acte de saine citoyenneté Web. (17/01/2009)

Re : Web 2.0 : trop d'information tue-t-il l'information ?

  (Yann Gourvennec)

Merci Isabelle, j'ai bien noté votre blog http://www.ide-conseil-webmarketing.fr/ et les analyses y sont en effet intéressantes. Merci de partager ces infos en rupture du plagiat et de la superficialité.

Merci également de votre commentaire sur la forme de mon "papier" (même si c'est du "e" papier ;-). C'est de la critique que naît l'amélioration. Même si je remarque que tout compte fait, les réactions sur mon article font que la démonstration n'était pas si difficile à suivre ni trop littéraire. Et la littérature peut elle aussi se satisfaire d'un peu de soutien d'ailleurs, même sur Internet.

La version anglaise de cet article m'a valu un commentaire de Vint Cerf lui-même (http://visionarymarketing.wordpress.com) et je pense que cela en soit est un signe aussi. Après tout, on peut aussi se positionner sur Internet par la profondeur de son analyse et aller à contre-courant du médium, ce qui est une manière d'asseoir un style et un positionnement.

J'ai par nature une méfiance vis à vis des recettes toutes faites. Je publie depuis 15 ans des articles de fond sur Internet, longs et documentés et ceci marche fort bien je vous assure.

Au plaisir d'échanger à nouveau avec vous.

Yann (23/01/2009)

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