Ses concurrents américains sont vingt fois plus gros que lui et ont presque 50 ans d'antériorité sur le marché. Peu importe, c'est lui qui a développé le métier en France. Il donne au courtier en location de voitures de Pertuis dans le Vaucluse une dimension européenne et en 2007 introduit l'entreprise en Bourse sur Alternext. On l'a surnommé le Jack Bauer du LBO. Son vrai nom, c'est Bruno Couly.
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Bruno Couly
Photo © Fabrice Malzieu
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Le métier n'existait pas en France. Roland Coupat l'a créé en 1999 à partir de rien. Ou plus exactement, à partir seulement de son expérience américaine. Bruno Couly va le développer. Il est courtier en location de voitures. Environ 100 000 voitures par an dont les meilleurs prix sont négociés avec toutes les grandes marques de loueurs, Avis, Hertz, Europcar… "Nous ne sommes pas un pur player Internet mais un acteur du tourisme militant". Service client total donc, avant la location, pendant et après. Le voyage en Amérique est un classique de la création française : quand on s'appelle Tocqueville, il produit De la démocratie en Amérique, quand on s'appelle Bernard-Henri Lévy, il donne American Vertigo et quand on s'appelle Monsieur l'entrepreneur en herbe, il inspire bien souvent l'idée originale pour ouvrir un nouveau marché ou au moins la méthode pour révolutionner un marché conventionnel. Ainsi Roland Coupat. Le Français installé pendant 15 ans en Californie, revend son tour-opérateur spécialisé dans les voyages et les séjours en Californie et s'installe en Provence à Pertuis.
Ayant pratiqué les services de Autoeurope, un des grands courtiers américains en location de voitures, il décide d'en appliquer le concept et les méthodes au marché français. "En France, il ne suffit pas d'être bon pour réussir, il faut être excellent alors qu'aux Etats-Unis, on peut réussir en étant moyen" constate, en lui rendant hommage, Bruno Couly, l'homme qui rachète en 2005 à Roland Coupat, qui s'était toujours juré d'arrêter de travailler à 45 ans, la petite entreprise de 9 millions d'euros de chiffre d'affaires. On ne sait pas toujours quel train on prend, l'essentiel est que le train parte à l'heure. Bruno Couly cherchait une entreprise à racheter depuis deux ans. En vain. Le hasard d'une location de camping-car pour des vacances d'été le conduit vers Auto Escape. Roland Coupat lui explique que sa société ne loue pas de camping-car mais qu'elle cherche un repreneur. Le dernier fils d'une famille nombreuse de Villefranche-sur-Saône, très nombreuse, 9 enfants, devient ce jour-là le premier courtier en location de voitures de sa famille. "J'ai toujours voulu être à mon compte", avoue Bruno Couly avec l'humilité teintée de fierté qui signale les caractères libres.
Rien ne le prédisposait à devenir un grand courtier en location de voitures. Ni ses études, une licence en sciences et techniques des activités physiques et sportives à Marseille et un DUT en informatique. Ni ses années Mitterrand, la création en 1982 à Villefranche-sur-Saône d'une radio libre financée par un petit prêt du Crédit Agricole et installée dans le château d'un domaine viticole du Beaujolais. Ni ses premières rencontres, le fondateur du magazine Challenges qui lui inspire Challenge FM, le nom de sa deuxième radio libre financée par la publicité du Géant Casino du coin. Ni ses premiers succès dans le business, le développement à partir de la base de Villefranche d'un groupe national d'exploitation de radios locales privées qu'il revendra au groupe Europe 1 en 1995. Les deux premiers indices qui pourraient permettre de voir déjà en gestation le futur projet Auto Escape sont la création d'un courtier en unité téléphonique fondé sous le nom d'Optone en 1996 puis celle de Qualiope, une société de mesure de la qualité des services des opérateurs télécoms développée dans 6 pays européens. Avec le développement fulgurant de Qualiope, Bruno Couly apprend à lever des fonds. De Villefranche-sur-Saône, il se retrouve à Palo Alto, en Californie. "Nous sommes passés à la moulinette pendant une semaine par des dizaines de consultants, en face de nous en visioconférence de la Silicon Valley, on a l'un des créateurs d'Apple. Il faut garder la tête sur les épaules car on devient le projet dont le monde s'entiche".
Mais en 2001, la bulle Internet explose, les premiers opérateurs clients de Qualiope laissent leurs premières ardoises, les investisseurs lâchent. Bruno Couly reconnaît une défaillance de sa part. "Je n'ai pas compris que pour mener à bien un projet de cette ambition, il fallait mener de front la présidence d'un projet entrepreneurial et celle d'un projet financier, je me suis enfermé dans le seul projet de l'entreprise". 2002, année d'abattement et de découragement.
Try again, fail again, fail better. Ce sont des mots de Beckett, essaie encore une fois, échoue à nouveau, échoue mieux. Ils s'appliquent parfaitement à la vie du business. Chaque échec, pourvu qu'il soit plus réussi que le précédent, donne envie de rejouer l'aventure, de tenter à nouveau sa chance. Chaque échec est la promesse d'une réussite à venir, la vie comme la création d'entreprise n'est pas un processus de démolition programmée mais de sédimentation plus ou moins rapide et plus ou moins aléatoire. Echaudé par l'échec de Qualiope, Bruno Couly décide de vendre du conseil en stratégie et en développement aux patrons de PME. Tout en restant fidèle au serment qu'il s'est fait quand il était jeune "un jour tu seras à ton compte".
Apprenant que le fondateur d'Auto Escape, lui aussi fidèle à son serment d'arrêter de travailler à 45 ans, cherche à revendre son entreprise, il décide de préparer un LBO. "Je consulte l'annuaire Internet de l'Afic, je m'arrête sur Finadvance qui de mains en mains finit par passer le relais à Vivéris Management et OFI Private Equity". Les 14 premières banques pressenties pour accompagner l'opération, qui ne connaissent pas le métier de courtage en location de véhicules, ne suivent pas. Mais la raison de l'entrepreneur a raison du doute des banquiers et quatre d'entre eux acceptent de "saucissonner la dette tout en prenant bien soin de me demander ma caution personnelle".
Pendant six mois, Bruno Couly, obsédé par l'idée de ne pas déstabiliser les salariés d'Auto Escape avec son image d'entrepreneur ambitieux multi-cartes à la solde des financiers, gagne la confiance de ses collaborateurs, apprend en accéléré un métier inconnu. Et implante l'entreprise en Espagne, en Italie, au Royaume Uni, en Allemagne, au Pays Bas, en Irlande, ouvre le marché au camping-car, autrement dit et comme il le dit lui-même fait son nouveau métier de courtier "en doutant tous les jours, car c'est la première qualité d'un entrepreneur".
Le dernier fils de la famille nombreuse de Villefranche-sur-Saône a réussi.
On l'a surnommé le Jack Bauer du LBO.
Mais lui sait que réussir ne se fait pas en 24 heures.
© Petites histoires extraordinaires d'entrepreneurs, Presses Universitaires de France, 2007