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Il a créé un nouveau marché en 2002. En inventant tout simplement l'un des business models les plus parfaits sur Internet. Avant lui, les trentenaires pensaient que les sites de rencontres étaient une obsession de seniors en mal d'amour. Désormais, les trentenaires ne pensent qu'à Meetic. 30 millions de personnes inscrites depuis la création du site, 10 millions de visiteurs par mois sur les sites dans 15 pays d'Europe, 500 000 abonnés payants actifs en 2007. Marc Simoncini dit de son histoire "c'est extraordinaire, je suis comme un enfant, tout est possible et en plus on rigole tout le temps."

 

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Marc Simoncini
Photo © Fabrice Malzieu
 

Meetic aurait pu s'appeler Soon. Mais Marc Simoncini au dernier moment, alors qu'il avait pensé tout le projet avec le nom Soon en tête, décide de rebaptiser la marque. Soon veut dire "bientôt", soit une promesse différée. Or la rencontre n'attend pas. Et le rêve de toute rencontre, c'est qu'elle soit mythique, qu'elle soit à l'origine d'une nouvelle histoire comme les mythes sont à l'origine de la naissance du monde. L'entreprise ne s'appellera donc pas Soon mais Meetic. Rencontrons-nous hic et nunc, ici et maintenant.

 

C'est une circonstance tout à fait ordinaire qui décide de la naissance de Meetic. Un simple dîner d'anniversaire de mariage au cours duquel les quelques copains trentenaires divorcés invités par le futur entrepreneur se lamentent. Ils ne trouvent personne et sortent de moins en moins. Les plaintes et les lamentations sont généralement solubles dans la fête. Mais tous les lendemains de fête ne se ressemblent pas. Ce matin-là, Marc Simoncini se dit "si mes trois copains célibataires me disent qu'ils ne trouvent personne à moi qui ne connaît pas grand monde, c'est qu'il doit y avoir des millions de gens dans le même cas".

 

L'entreprise Meetic est née ce matin-là. Dans la seule tête d'un jeune homme, un lendemain de fête. Pendant deux mois, le petit prince de la rencontre va travailler son intuition avec "un gars du marketing et un gars de la technique". Le 1er janvier 2002, la première version du site est ouverte : même si on ne peut pas encore l'utiliser, on peut déjà s'y inscrire. L'ancien étudiant de l'Ecole Supérieure d'Informatique qui a préféré ne pas aller jusqu'au bout de sa scolarité après son premier stage, ne sait pas encore que 5 ans après la création de l'entreprise, 30 millions de personnes seront inscrites sur Meetic.

C'est bien un stage qui a décidé de son destin d'entrepreneur. "J'étais stagiaire dans une start-up, on faisait du on-line, on travaillait et on vivait au bureau, c'était une ambiance extraordinaire. Quand vous avez mis le doigt dans une start-up, vous rêvez d'en avoir une à vous tellement l'ambiance est extraordinaire". En 1989, la preuve est faite par iFrance, un premier portail Internet créé par l'entrepreneur pressé et revendu à Vivendi en 2000. En 2003, le stagiaire qui aimait les start-up, est à la tête de Meetic qui fait déjà 10 millions d'euros de chiffre d'affaires. Et qui va doubler chaque année. "Passer de 10 à 350 personnes, c'est forcément cosmique". En 5 ans l'entreprise déménage trois fois, ouvre en Espagne, en Italie et convertit très vite à la rencontre en ligne les autres pays européens. A l'exception du pays de Socrate et de Platon. L'introduction en Bourse en 2005 permet à Meetic de lever 80 millions d'euros et de racheter quatre sites, en Chine, au Brésil, en Hollande, en Angleterre. L'Angleterre est le cheval de Troie du marché anglo-saxon. En laissant entrer Meetic en Angleterre, le leader mondial de la rencontre, l'américain Match.com fait une grosse erreur stratégique. Car c'est de sa base anglaise que Meetic rachète à la barbe des Américains le plus gros site anglais de rencontres, Dating Direct, et ses quatre millions de membres.

 

Sous le choc, le plaisir. Et sous le succès cosmique de Meetic cinq idées géniales.

Vendre un contenu sans avoir à le produire.

"Déringardiser" le marché de la rencontre en le débarrassant des clichés du marché aphrodisiaque et de tout son imaginaire caricatural.

Crédibiliser l'entreprise en faisant entrer AGF Private Equity au capital pour que personne ne puisse jamais réduire Simoncini et sa bande d'internautes à une bande d'allumés érotomanes.

S'introduire en Bourse pour financer son développement.

Et enfin, cinquième idée géniale : ne pas vendre de l'amour comme son concurrent américain mais de la rencontre. Il ne faut jamais se tromper de promesse : promettre des rencontres n'est pas promettre l'amour. Les chiffres parlent. "Il y a un client sur cent de Match.com qui tombe amoureux alors que 80 % des clients Meetic font des rencontres" rappelle, triomphant, Marc Simoncini.

Comme il est beaucoup plus facile de faire des rencontres que de trouver l'amour, Meetic satisfait pratiquement tous ses clients là où Match.com frustre souvent les siens. Une rencontre réussie, tout le monde comprend. Qui en revanche est capable de dire de quoi est fait un amour réussi ? L'amour, disait Lacan, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. Même sans être lacanien, on peut donc comprendre pourquoi il est plus intelligent de promettre une bonne rencontre qu'un grand amour.

Le plaisir de la rencontre contre le dogme de l'amour, c'est exactement la différence culturelle entre le challenger français du marché de la rencontre et le leader américain.

Promettre la rencontre, c'est donner une chance à la légèreté, au hasard, à la grâce de changer peut-être le cours d'une vie.

C'est rappeler à chacun qu'il peut toujours se laisser dérouter, surprendre, séduire, trouver ou retrouver le sens du jeu et de la joie. "Crains le bonheur, c'est le deuil de la joie" écrivait Malcolm de Chazal.

Promettre l'amour au contraire, c'est vendre le mythe de l'âme sœur comme anxiolytique, c'est cultiver la légende de l'union parfaite ou de la fusion totale, c'est vendre de la consolation amoureuse à tous ceux qui ont peur de la vie, avec tout ce qu'elle a de spontané, d'incertain et d'incalculable.

Promettre l'amour, c'est vendre du pathétique sur un mode solennel. Promettre le plaisir, c'est donner à consommer du futile sur un mode ludique, c'est renoncer à vouloir saisir, contrôler, s'approprier, posséder l'autre.

 

Deux marchés différents donc, deux modèles diamétralement opposés que ceux de Meetic et de Match.com. "Nous sommes français, donc quand on parle d'amour, on s'y connaît mieux, jamais on ne promettra sur Meetic de tomber amoureux" assène fièrement Marc Simoncini. Un vrai direct du droit contre Match.com dans le match de boxe qui les oppose sur le ring mondial du marché de la rencontre. Le géant du Texas essaie de s'attaquer au marché européen depuis 4 ans. En vain. La délicatesse de la rencontre tient tête à la grossièreté du marketing de l'amour qui propose à ses clients qui ne tomberaient pas amoureux de les rembourser.

 

Depuis qu'il a créé Meetic, deux choses seulement n'ont pas du tout fait rire celui qui déclare travailler en rigolant tous les jours.

La première fois, ce fut lorsqu'il croisa un couple qui lui expliqua dans un débordant élan d'amour que le site avait permis leur rencontre et qu'en témoignage de leur reconnaissance éternelle, ils avaient décidé d'appeler leur enfant Meetic.

La deuxième fois, ce fut suite à une couverture de Libération qui présentait ainsi l'entreprise : "Boîte française, numéro 2 mondial, basée à Paris avec un patron qui n'est pas en Belgique et qui paie son ISF en France". Une semaine après, Marc Simoncini était l'objet de cinq contrôles : fisc, Urssaf, Lutte contre la fraude, UFC-Que Choisir et Haute Autorité contre la discrimination.

En France, on est plus doué pour comprendre les règles du jeu de l'amour et du hasard que pour développer la liberté d'entreprendre.

© Petites histoires extraordinaires d'entrepreneurs, Presses Universitaires de France, 2007

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