Revivez les débuts de Yahoo, Paypal, Craigslist et Apple Craigslist : Craig Newmark, fondateur (1/2)

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Craig Newmark © ESF Editeur - Gene X. Hwang

J. Livingston : Comment est-ce que craigslist a démarré ?

C. Newmark : C'était il y a onze ans maintenant? Mais je ne me souviens plus exactement de la date. [...]

Je voyais beaucoup de gens s'entraider, se donner des coups de main et je me suis dit que je pouvais faire quelque chose moi aussi? Début 1995, je ne sais plus précisément quand, j'ai commencé à envoyer des emails à mes amis pour les mettre au courant de tel ou tel événement intéressant, enfin que moi je trouvais intéressant. J'envoyais les informations à environ dix ou douze personnes avec Pine1, en faisant des envois en copie conforme (CC), ça marchait bien. C'était surtout des événements dans le domaine des arts et de la technologie, comme l'Anon Salon ou Joe's Digital Diner. D'autres ont voulu que je les ajoute à ma liste, certains ont commencé à l'appeler "Craig's List". Petit à petit, on m'a suggéré de parler d'autres sujets, d'ajouter des objets à vendre et des offres d'emploi.

 

Milieu 1995, le nombre de destinataires a atteint les limites de la CC, il a fallu que je passe à la liste de diffusion et que je lui donne un vrai nom. [...] Je m'apprêtais à appeler la liste "SFEvents", mais ceux qui l'appelaient déjà craigslist m'ont dit de garder ce nom, car d'après eux, il montrait bien que c'était un projet personnel et un peu fantasque. Ils avaient raison. Ce moment-là résume bien toute l'histoire de craigslist : des gens me suggéraient des idées et moi j'essayais de déterminer ce qui avait vraiment de l'intérêt, ce qui faisait l'unanimité. J'ajoutais ensuite les propositions retenues. Même aujourd'hui alors que nous sommes une véritable entreprise, nous continuons à tenir compte des suggestions. Lorsque nous entreprenons quelque chose, nous suivons notre idée jusqu'au bout, puis nous écoutons les retours. Tout ce que nous faisons est presque à 100 % basé sur des demandes.

 

"Fin 1997, nous avions à peu près 1 million de pages vues"

 

J. Livingston : Avez-vous eu besoin d'aide ?

C. Newmark : Fin 1997, nous avions à peu près 1 million de pages vues par mois. À ce moment-là, des gens de Microsoft Sidewalk, ou tout au moins des gens qui les représentaient, sont venus me parler de bannières publicitaires. Mais j'ai refusé leur proposition car cela aurait ralenti le site, et puis je trouve que les bannières c'est ? bête. La plupart du temps, les messages sont idiots. Surtout, je me suis interrogé sur ce qui comptait pour moi, sur mes propres valeurs. Je me suis demandé si j'avais vraiment besoin de plus d'argent. Je gagnais bien ma vie avec mes contrats en freelance, j'ai donc décidé que je n'allais pas mettre de publicité. C'est à cette période que j'ai commencé à entrevoir l'existence de ce que j'appelle ma "boussole morale" interne. Chose que j'ai véritablement prise en compte un peu plus tard, en particulier lors des dernières présidentielles, quand je me suis aperçu que certains se targuent d'une supériorité morale alors qu'ils ne pratiquent pas ce qu'ils prêchent. Il est temps que des gens de bonne volonté réaffirment leur vision de la distinction du bien et du mal.

 

J. Livingston : Une fois que vous avez décidé que le site était bien comme il était et que vous ne vouliez pas davantage d'argent, vous en êtes-vous tenu à cela ?

C. Newmark : Je m'y suis tenu et j'ai construit sur cette base-là. Entre 1998 et 1999, nous nous sommes posé la question de l'aspect moral de faire payer les gens. Nous avons interrogé notre public à ce sujet : pensait-il que nous devions faire payer et, si oui, pour quel service ? La réponse a été celle-ci : "Le principe, c'est qu'il faut faire payer ce qui serait de toute façon payant ailleurs et qui coûterait plus cher mais pour des annonces moins efficaces". Nous avons donc choisi de faire payer les propriétaires et les agents immobiliers pour leurs annonces, ainsi que les offres d'emploi. Au-delà de ces deux cas, les opinions commençaient à varier, donc nous ne sommes pas allés plus loin.

 

J. Livingston : Avez-vous élaboré les règles tout seul ?

C. Newmark : C'est surtout la collectivité des utilisateurs qui a dicté les règles. Ils n'hésitaient pas à me donner leur avis. Chronologiquement, je confonds un peu les retours que j'ai reçus. Je pense aux années 1998-1999 et après, mais c'est surtout ces deux années-là. Vers la fin 1997, un groupe de bénévoles est venu me trouver. Ils m'ont proposé de créer une association à but non lucratif. Je vais résumer une longue et pénible histoire et vous dire tout de suite que cela a échoué. Je sentais déjà vers le milieu de l'année 1998 que notre projet était en train de péricliter, mais je ne voulais pas vraiment ouvrir les yeux. Et puis certains de nos plus gros clients, qui soumettaient de grandes quantités d'offres d'emploi, m'ont invité à déjeuner et m'ont dit clairement : " Ça ne marche pas. Réveille-toi et travaille sur ton projet sérieusement ". Ça m'a pris quelques mois de plus pour décider, mais j'ai fini par arrêter de nier l'évidence. J'ai transformé craigslist en véritable entreprise, qui n'a pas trop mal démarré d'ailleurs? Mais comme je vous le disais, c'est surtout quand Jim a été nommé patron que nous sommes vraiment devenus bons.

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