Meilleurs extraits : "Steve Jobs, figure mythique" Le management à la Jobs : folie créatrice et terreur

"Un mode de management par une terreur bonhomme"

"Lorsque Jobs reprend les rênes d'Apple en 1997, il découvre que la start-up qu'il avait créée dans son garage a grossi, enflé, qu'elle a acquis, par l'entremise de ses dirigeants, de Sculley à Amelio, tous les attributs d'une entreprise traditionnelle. Apple s'est banalisée. Les projets sont légion, elle ne surprend plus. Et qui plus est, elle perd de l'argent, comme si la greffe de managers issus de l'entreprise traditionnelle – grande distribution, finance, etc. – n'avait pas pris. En chef qu'il est, maîtrisant au plus haut point et avec une autorité maniaque l'art de la décision (lequel devrait être l'apanage de tous les chefs), il va tailler, trancher, revenir aux fondamentaux, réduire la voilure pour amener ses collaborateurs à donner le meilleur d'eux-mêmes sur un petit nombre de produits, mais des produits essentiels. C'est la première leçon managériale qu'on peut retenir de Jobs : aller à l'essentiel et se concentrer toujours sur l'essentiel. Il s'est efforcé de conserver l'esprit du garage des origines. À l'instar d'Adam Lashinsky dans son ouvrage Inside Apple ou de Jay Eliott dans The Steve Jobs Way 2, tous les experts et observateurs s'accordent sur ce désir du créateur de garder intact l'esprit agile de la start-up, où chacun fait non pas ce que son rang hiérarchique exige mais ce que requiert la mission plus grande à laquelle l'entreprise et ses dirigeants œuvrent. Pas de tâches mécaniquement exercées, pas de schémas préétablis ni de progression hiérarchique automatique. Le mantra favori de Jobs, "Stay hungry, stay foolish", emprunté, pour l'anecdote, au catalogue Whole Earth, résume admirablement la pensée du maître. Conserver la folie créatrice, celle qui fait pousser des ailes, celle qui va vous faire vous consacrer intégralement au projet dans lequel vous vous investissez au-delà du raisonnable. Il y a dans la culture managériale d'Apple une forme de démesure liée à la personnalité de celui que ses collaborateurs, des plus proches aux plus éloignés, ne désignaient que par son prénom. Culte de la personnalité ? Gourou ? Jobs est à la fois paternaliste et christique, chef de meute et pater familias qui a droit de vie et de mort (symboliquement, s'entend) sur ses affidés. Un mode de management par une terreur bonhomme.

Information parcellisée, culture du secret

Apple est une marque qui a érigé la "coolitude" comme valeur essentielle, tout en éludant le cool (très relatif) de son propre mode de fonctionnement interne. Jobs a instauré le culte du secret, parcellisant l'information disponible de façon que personne ne puisse ni en interne, ni a fortiori à l'extérieur, savoir en amont les intentions de la marque. Une bonne manière de se protéger des réactions rapides de sa concurrence ! Il rejoint dans cette vision l'un de ses proches, Andy Grove, ancien président d'Intel, qui l'avait modélisée dans son livre Only the Paranoid Survive : How to Exploit the Crisis Points That Challenge Every Company 3, paru en 1997. Paranoïa, le mot est lâché. Il est fort. On ne peut soupçonner les leaders d'entreprises technologiques de psychose.

Il faut prendre le mot dans son acception courante décrivant un état de méfiance et de suspicion extrême, non pathologique. Le succès commercial d'Apple au début des années 2000 est le fruit de cet état d'esprit. Pour prendre de court ses concurrents, être systématiquement là où on ne l'attend pas, Steve Jobs impose à ses collaborateurs le secret absolu. Et table sur une maîtrise absolue du storytelling de la marque. Il est le conteur, il raconte l'histoire d'Apple tout en la créant."

Steve Jobs