ENQUETE
27/09/2006
Comment les sucreries françaises
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| Des dizaines de sucreries ferment leurs portes en Europe, malmenées par une réforme européenne. L'industrie française, elle, tient le choc. Elle compte même se développer grâce aux biocarburants. Explications. |
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| Photo © D.Farantos/Cedus |
L'hécatombe. Depuis le début de l'année, plus de trente sucreries de l'Union européenne ont fermé leur porte ou déclaré s'y préparer. L'Italie est la plus touchée, avec 13 de ses 19 usines vouées à la disparition. En Pologne, neuf fermetures ont été annoncées. Et d'autres en Allemagne, en Suède, au Danemark, en Belgique… L'Irlande va perdre la dernière usine sucrière de son territoire. Mais la France, elle, est épargnée. Aucune fermeture, ni effective ni planifiée. Pourquoi ?
Les raisons de ces restructurations en série dans l'Union ne sont que la conséquence d'une volonté européenne : réduire drastiquement, d'ici à 2010, la production de sucre. Les ministres de l'Agriculture ont approuvé fin 2005 une grande réforme, entrée en application le 1er juillet dernier, pour en finir avec un système condamné par l'organisation mondiale du commerce (OMC) : des prix garantis à la tonne deux à trois fois supérieurs à ceux du marché et des protections douanières anti-concurrentielles.
L'Union a donc décidé de diminuer de 36% en quatre ans le prix de la tonne de sucre et d'inciter les sucriers européens à réduire leur production d'au moins 20 %, l'amenant environ à 16 millions de tonnes par an. Sans cela, l'OMC, saisie par plusieurs pays producteurs de sucre, dont le rouleau compresseur brésilien, aurait fini par infliger des sanctions financières à l'UE.
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| Alain Commissaire, directeur général de Cristal Union. Photo © Cristal Union |
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Nous devions accepter d'être plus ouverts" |
De plus, l'Union s'est engagée à ouvrir intégralement son marché du sucre aux exportations des 49 pays les plus pauvres de la planète. "Nous devons accepter d'être plus ouverts. Pour cela, nous sommes contraints d'arrêter nos propres exportations et de diminuer notre production. A terme, nous devons être net importateur en 2010", confirme Alain Commissaire, directeur général de Cristal Union, l'un des poids lourds français avec Tereos, Saint Louis Sucre et le Groupe Vermandoise. Jusqu'à aujourd'hui, l'Union exportait 1,5 million de tonnes de sucre réglementé par an, et ce alors que le prix garanti de la tonne s'élève à 631,9 euros contre 300 actuellement sur le marché mondial. Un système de cotisations entre producteurs permettait de rembourser la différence.
Pour rétablir la libre concurrence, "il y avait deux manières de faire, explique Alain Commissaire. Soit tous les pays ne produisaient plus que 60% de leur production soit on ne favorisait que les producteurs compétitifs." C'est cette deuxième solution qui a été retenue. C'est elle qui sauve pour l'instant le sucre français.
"Notre productivité est la meilleure d'Europe. Nous avons un avantage certain sur le plan agricole mais aussi au niveau des unités de transformation", explique-t-on chez Toreos. De fait, "la France, avec 13 tonnes de sucre achetées à l'hectare, dispose d'un avantage de 50% par rapport au reste de l'Europe", expliquent les présidents de la coopérative Toreos dans une lettre à leurs membres. Il est vrai qu'"il y a toujours eu une tradition betteravière en France. Dans le monde agricole français, c'est une filière réputée pour sa bonne organisation", rappelle le groupe.
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| La sucrerie de Bazancourt, propriété de Cristal Union. Photo © Cristal Union |
Selon Alain Commissaire, cette tradition a permis de rendre les betteraves hexagonales plus efficaces : "génétiquement, grâce à la sélection et aux croisements des espèces, nous avons amélioré leur rendement : elles donnent plus de sucre et surtout du sucre plus pur. Nous avons également rendu la betterave moins difficile à transformer."
Malgré tout, la France n'est pas protégée de tout risque. "Pour le moment, à ma connaissance, il n'y a pas de licenciements prévus dans la filière. Mais il n'est pas impossible que cela arrive dans les deux ans", avoue Alain Commissaire. Le directeur général pense en particulier à "ces sucriers qui ne sont pas à niveau et devront faire leur révolution industrielle". Les grands groupes comme Cristal Union et Téréos ont fait la leur dans les années 90, multipliant les fermetures et surtout les regroupements. Pour les petites unités, "seul l'isolement devrait vraiment les sauver", estime Alain Commissaire. Le transport des betteraves étant coûteux, les sucreries sans concurrentes proches devraient donc s'en sortir.
Etienne Genet, le directeur des Sucreries de Bourgognes (une seule usine), s'il n'a pas à souffrir aujourd'hui de la réforme, n'est, lui, pas totalement rassuré. "Le vrai problème, c'est : est-ce que la baisse de production européenne va être suffisante d'ici 2010 ? Si ce n'est pas le cas, il y aura une nouvelle réforme", probablement plus dure. Et "nous ne savons pas si nous parviendrons un jour à revenir sur le marché mondial", et donc à produire plus.
Les agriculteurs se montrent encore plus inquiets. Pour Olivier Crassard, économiste à la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), "la réforme est difficile, extrêmement dure pour nous. Nous allons vers une chute très forte de la production et des prix". En clair, "nous passons d'un marché confortable avec des prix garantis à un marché beaucoup moins rémunérateur". Au fil du temps, la betterave avait fini par devenir une sorte d'assurance pour une partie des 37.000 planteurs français. Ce temps là est bel et bien fini.
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Les sucriers français comptent sur les biocarburants pour pousser leur avantage et continuer de se développer Photo © Cristal Union |
Pourtant, Tereos et Cristal Union voient la vie en rose, convaincus qu'ils sont d'avoir trouvé le remède à tous leurs maux : les biocarburants, très cotés en ces temps de pétrole cher. Le ministre de l'Economie, Thierry Breton, entend doubler d'ici 2010 la production française de bioéthanol et a annoncé le 25 septembre dernier le lancement prochain de "pompes vertes" sur "tout le territoire". Le ministre laisse également entendre que des avantages fiscaux seront offerts aux acheteurs de véhicules adaptés. Et Renault s'est d'ores et déjà engagé à ce que la moitié de sa gamme soit compatible avec les biocarburants d'ici 2009.
Les deux sucriers s'apprêtent donc à ouvrir tous deux des usines de bioéthanol. Début octobre 2006 pour le premier, en avril-mai 2007 pour le second. "Non seulement, nous pensons garder notre marché du sucre puisque ce sont les petites unités qui devraient souffrir le plus, mais dans mon esprit, nous tranformerons même d'avantage de betteraves". La future distillerie de Tereos produira, elle, 3 millions d'hectolitres, contre 400.000 aujourd'hui.
En savoir plus
Le réforme sucrière de l'Union européenne
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