Solvabilité II : quelles conséquences pour l'asset management ?

La directive Solvabilité II se traduit pour les assureurs par de nouvelles exigences de capital réglementaire, calculées en fonction des risques inhérents à l’activité. Parmi ces risques, les risques de marché associés aux investissements déterminent une part majeure des fonds propres exigés.

S’ils ne sont pas directement soumis à la directive, les asset managers sont, en tant que partenaires des assureurs dans la gestion de leurs investissements, beaucoup plus concernés qu’il n’y paraît par les nouvelles dispositions et doivent eux-aussi s’y préparer, dès maintenant.
L’entrée en vigueur définitive de Solvabilité II, initialement prévue pour janvier 2014, sera probablement reportée à 2016. Néanmoins, certains éléments devraient être exigés dès 2013 ou 2014, notamment le pilier II – Gouvernance et gestion des risques – et une partie du pilier III Reporting et communication. L’objectif de la directive est, on le sait, de faire en sorte que les assureurs aient suffisamment de fonds propres pour faire face à leurs risques, sans mettre en danger leur pérennité et leurs engagements vis-à-vis des assurés.
La directive concerne néanmoins une autre catégorie d’acteurs à laquelle elle ne fixe pourtant directement aucune obligation : les sociétés de gestion d’actifs ou asset managers. En effet, les portefeuilles d’actifs que ces acteurs gèrent pour le compte des assureurs concentrent l’essentiel des risques de marché et de défaut auxquels ces derniers sont exposés. Les asset managers vont donc être conduits à contribuer au calcul réglementaire de ces risques, voire le prendre complètement en charge, mais aussi à satisfaire les besoins de pilotage et d’optimisation du niveau de fonds propres de leurs clients assureurs.

Répondre au besoin de reporting et de pilotage des compagnies

En conséquence, les asset managers doivent réévaluer leur dispositif de maîtrise des risques et renforcer leurs capacités à mesurer et gérer les risques de marché et de défaut des portefeuilles des assureurs dans le respect des nouvelles exigences réglementaires. Ils doivent également se doter des moyens de produire en temps voulu soit le reporting réglementaire, soit les données permettant à leurs clients d’établir ce reporting – sachant, d’une part, que les délais de production du reporting sont courts1 et, d’autre part, que les données utilisées doivent faire l’objet d’un processus de certification garantissant leur traçabilité et leur auditabilité par le régulateur. Ce premier faisceau de contraintes implique des investissements importants que la plupart des asset managers n’ont pas encore engagés alors que la fourniture du reporting ou, a minima, des inventaires de données, fera bientôt partie des services standard attendus par les assureurs.
Parallèlement, les asset managers ont l’opportunité d’apporter une valeur ajoutée supplémentaire à leurs clients assureurs en jouant un rôle actif dans le pilotage du niveau de fonds propres. Pour faire les arbitrages les plus pertinents, il faudrait idéalement que l’asset manager puisse avoir une vision précise de la consommation de fonds propres induite par chaque opération envisagée. Pour être en mesure d’évaluer l’impact d’une opération sur le niveau de fonds propres, les sociétés de gestion doivent notamment renforcer leurs outils et capacités de simulation Front Office.

Optimiser les stratégies d’allocation d’actifs

Avec Solvabilité I, les calculs des fonds propres étaient simples et peu dépendants du profil de risque de l’assureur. Les besoins de pilotage étaient moins importants parce que, travaillant en valeur historique, les acteurs évoluaient dans un paysage relativement statique. En imposant la valeur de marché comme norme de valorisation des actifs, Solvabilité II introduit une volatilité qui impose une gestion dynamique des risques et de la solvabilité.
Pour piloter efficacement le niveau de fonds propres dans ce nouveau cadre, les compagnies d’assurance vont, plus que jamais, devoir définir des stratégies d’allocation d’actifs
qui, tout en continuant à rechercher un couple rendement-risque optimum, minimise la consommation de capital réglementaire. Dans le cadre d’un mandat de gestion, l’assureur peut spécifier une allocation d’actifs cible, charge à l’asset manager de gérer le mix de manière à la fois stratégique, avec une vision moyen terme, et tactique avec une vision court terme. A condition de se doter des moyens adéquats, les asset managers ont l’opportunité de s’associer encore plus étroitement avec leurs clients en les aidant à définir la meilleure stratégie d’allocation d’actifs, en fonction de leurs enjeux et objectifs de rentabilité et de consommation de fonds propres.

Élaborer des produits compatibles avec Solvabilité II

Au-delà des services supplémentaires qu’ils peuvent proposer à leurs clients assureurs, les asset managers doivent adapter leur offre et intégrer les contraintes de Solvabilité II dans la conception même des produits destinés aux assureurs. Compte tenu de la consommation élevée de fonds propres de certains investissements (actions, private equity, …) et des avantages de la diversification, ils ont intérêt à privilégier la construction de fonds de financements d’infrastructures ou de dettes corporate (loans). Ils peuvent aussi renforcer les produits portant sur l’immobilier, les obligations convertibles et les obligations sécurisées (covered bonds).
Une plus grande utilisation des produits dérivés est également une piste importante pour les asset managers. Ils permettent en effet de contribuer à l’optimisation de la gestion actif-passif, de ne pas décourager les investissements en actions en conservant une partie de leur potentiel de performance sans subir l’augmentation de l’exigence de fonds propres associée aux actions non couvertes. A contrario, les asset managers ont tout intérêt à éviter les fonds de fonds, produits pour lesquels fournir toutes les informations exigées par Solvabilité II pour avoir une vision détaillée des risques sous-jacents peut se révéler particulièrement ardue.

Réfléchir à l’impact sur le modèle de rémunération

Sans s’imposer directement aux asset managers, Solvabilité II induit donc des investissements et des évolutions d’offre sans lesquels ils ne pourront pas répondre aux attentes des assureurs qui constituent des clients ou prospects majeurs. Si la directive leur donne l’opportunité de développer de nouveaux produits et d’apporter de nouveaux services à ces clients, elle pose aussi de manière aiguë la question de la rémunération de cet apport de valeur.
Pour des raisons concurrentielles, les sociétés de gestion peuvent difficilement envisager de monter les taux de commission sur encours qui constituent le cœur de leur rémunération.

En développant à destination de leurs clients assureurs une offre bien packagée tenant compte des exigences de Solvabilité II, les assets managers augmentent leurs chances de gagner des mandats de gestion.
Certes, en augmentant leur encours, ils augmenteront aussi leurs revenus. Mais les outils et ressources indispensables pour calculer les risques de marché et de défaut conformément aux exigences réglementaires, évaluer la consommation de fonds propres, participer aux stratégies d’allocation d’actifs, fournir les inventaires de données pour le reporting ou produire le reporting lui-même, tout cela a un coût qui risque d’écorner sérieusement des marges déjà serrées. Les assets managers ont plusieurs pistes à explorer pour protéger voire augmenter leur taux de marge. Ils pourraient par exemple proposer d’introduire dans les mandats de gestion une commission de performance indexée sur la consommation de fonds propres. Parallèlement à cette rémunération variable, un niveau de service standard pourrait être mis en place incluant, sans supplément, le calcul des risques par instrument et la fourniture des données nécessaires au reporting.
A côté de ce service standard, il existerait un deuxième niveau de service, payant, comportant des données ou calculs complémentaires et/ou la fourniture directe du reporting dans les délais impartis. Une solution intégrale répondant entièrement aux exigences Solvabilité II en matière de gestion d’actifs et définie précisément avec l’assureur pourrait représenter un troisième niveau de service et compléter l’offre.

C’est maintenant que cela se joue

Malgré les incertitudes actuelles sur les modes de rémunération de ces différents produits et services, il est essentiel que les asset managers se lancent dès maintenant dans les adaptations et investissements qu’exige Solvabilité II. S’ils ne le font pas, ils prennent le risque de perdre des parts du marché des investisseurs institutionnels qui, pour certains d’entre eux, représentent une partie très importante de leur activité.
Le bon dimensionnement des investissements à réaliser dans les mois et années à venir, en termes de technologies et de compétences, dépend fondamentalement du dialogue qu’ils seront capables d’établir avec leurs principaux clients assureurs pour prendre la mesure exacte de leurs attentes. En engageant dès maintenant cette réflexion sur un mode collaboratif, les asset managers ont l’occasion unique de packager une offre à forte valeur ajoutée qui satisfera leurs clients existants et renforcera leur capacité à se développer.

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