L’Etat et la finance en France : malheur aux vaincus !

Le secteur financier est apparu tard dans l’Hexagone, du fait de l’importance des notaires dans la gestion de fortune privée et du choix des entreprises (hors chemin de fer) au début du XIXème de privilégier les systèmes d’autofinancement ou de crédit d’entreprise à entreprise.

Ne s’est alors développé qu’un embryon de secteur financier sous la forme de « la haute banque » dont les liens avec le milieu politique sont très étroits. Il est ici révélateur de voir le richissime banquier Jacques Laffite devenir président du conseil en 1830. Cette haute banque, composée de petites banques d’investissement très puissantes, assure le financement des grandes industries et le succès des emprunts d’Etat, en faisant se rencontrer l’offre et la demande de capitaux. La bourse n’a alors qu’un rôle secondaire, les titres de propriété s’échangeant très peu.
Mais avec l’essor de la deuxième industrialisation, les besoins en financement de l’industrie explosent des années 1890 aux années 1920, ce qui favorise le développement de la bourse. Dès lors, à côté de la haute banque, très élitiste, apparait la banque d’affaire, souvent liée à la banque de dépôt, qui se charge d’amasser de grandes sommes d’argent et de les placer dans une logique de spéculation.
L’État se retire en cessant d’emprunter, ce qui pousse les petits épargnants à se tourner vers les marchés privés ou des emprunts publics étrangers tels que l’emprunt russe, désastre historique dont les mérites ont été vantés par une presse française alors largement soudoyée par la finance russe. Par ces mécanismes, le système financier draine l’épargne des petits portefeuilles et la bourse connait un essor sans précédent jusqu’aux années 1930.

Cependant, la naissance de l’Etat-Providence redistribue les cartes, lorsque, dans la période d’après-guerre, celui-ci rend atone les marchés financiers. D’abord parce que la mise en place de la sécurité sociale, et notamment de sa branche retraite, dispense les petits épargnants de prendre des risques sur les marchés pour s’assurer un avenir confortable, ensuite, parce que les grandes industries demandeuses en capitaux ont été nationalisées et sont financées directement par l’État.
L’offre et la demande de capitaux privés ont donc baissé (et l’influence des marchés avec).
Une économie de l’endettement public se met alors en place avec 40 % des financements nécessaires au développement des entreprises dans l’après-guerre qui sont pris en charge par l’État. Même pendant les années 1960, où l’on constate un retrait relatif de l’État, ce dernier reste à l’origine de la moitié des émissions de dette avec un système bancaire qui est presque entièrement dans sa main et une bourse qui intervient peu. « La politique de la France ne se fait pas à la Corbeille » affirmait alors le Général De Gaulle.
C’était sans compter les présidences suivantes ! Valéry Giscard d’Estaing, d’abord, en tant que ministre de l’Économie et des Finances de Georges Pompidou, amputa la France d’un de ses outils majeurs d’indépendance financière : la monétisation de sa dette. En d’autres termes, par l’article 25 de la loi n° 73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, le Trésor public ne peut plus présenter ses propres obligations à la Banque de France et doit s’adresser directement aux marchés financiers.
Le financement de l’État et de ses politiques est alors soumis à intérêts.
François Mitterrand, ensuite, planta le deuxième clou de l’endettement de la France en la privant au tournant de la rigueur de 1983 de l’inflation, avaleuse de dette, et de la très française dévaluation du Franc (et donc de la dette libellé en Franc), abandonnées dans un objectif de convergence des monnaies européennes. En 1992, il grava la loi de 1973 dans le marbre européen du traité de Maastricht dont l’article 104 (devenu article 123 du traité de Lisbonne) confirme que l’État français doit s’endetter auprès des marchés financiers.
En l’espace de moins de vingt ans, en France, l’État s’est ainsi lié les mains face à la finance, tandis que de son côté, dans les années 1990, le système bancaire connait de nombreuses fusions agressives de grands groupes. C’est dans ce cadre que la BNP rachète Paribas. Les banques ont ainsi acquis un niveau de puissance extraordinaire qui leur permet à la fois de continuer leurs opérations de gré à gré et de jouer en bourse, en plus de devenir « Too big to fail ». Cela signifie que le risque de la spéculation en bourse de ces banques est transféré à l’État car la faillite d’un seul établissement, par un jeu de dominos, pourrait entrainer l’effondrement de tous les autres et donc du système économique national, voire même international.

La crise de 2008 a d’ailleurs mis en évidence l’absurdité de la situation après 1973

Pour éviter cet effondrement du système financier international, les États ont apporté un soutien massif, alors même qu’ils présentaient un endettement très important, entraînant la crise des dettes souveraines. Si bien qu’ils ont prêté aux établissements bancaires des sommes qu’ils ne détenaient pas eux-mêmes et qu’ils empruntaient, in fine, à ces mêmes établissements depuis quarante ans.
Nationaliser une partie du capital de ces banques au cœur de la crise, c’est-à-dire au moment où le cours de leurs actions était au plus bas auraient dû être la solution privilégiée, car traditionnelle et plus rémunératrice encore qu’un simple prêt.
Surtout, l’État aurait pu, dans un certain nombre de cas, peser directement sur les décisions stratégiques des établissements, notamment en les incitant à maintenir leur engagement dans l’économie réelle. Profitant de ce moment de faiblesse des banques, il aurait même pu imposer une séparation stricte des activités  des banques d’affaires et des banques de dépôt, afin qu’en aucune circonstance un spéculateur, fut-il banquier, ne puisse spéculer avec l’argent d’un autre.

Mais César, vainqueur, a rendu les armes face à Vercingétorix, pourtant vaincu

Les banques se sont relevées, pas les comptes publics qui sont devenus extrêmement dépendants des humeurs des marchés dont la confiance pourrait bien être éphémère. Si ces deux siècles d’histoire de la finance en France nous apprennent que la toute-puissance et l’impunité du secteur financier sont assez récentes, donc contingentes et qu’une volonté politique forte peut mette fin à cette nouvelle servitude volontaire, dans un objectif d’indépendance financière de l’État, on ne peut que constater que le rapport de force entre État et système financier se déroule à présent dans le cadre de Maastricht et Lisbonne.
Il faudra donc profondément renégocier ces traités ou, à défaut, s’en émanciper.

Autour du même sujet