Les billets en euro ne remplissent pas leur rôle symbolique

Un billet, ce n’est pas simplement un rectangle coloré dont la signature du banquier central garantit la valeur monétaire. Non, un billet représente bien plus. A l’instar d’un timbre, il est porteur d’un discours et l’histoire de la monnaie est narratrice de la grande Histoire. Sauf pour l'euro.

On attribue souvent au génial Victor Hugo l’idée que "La forme, c'est le fond qui remonte à la surface". Cette phrase ne fut jamais aussi vraie qu’appliquée au cas de notre monnaie unique : l’euro.

Un billet, ce n’est pas simplement un rectangle coloré dont la signature du banquier central garantit sa valeur monétaire. Non, un billet représente bien plus. A l’instar d’un timbre, il est porteur d’un discours et l’histoire de la monnaie est narratrice de la grande Histoire. Le billet est témoin d’une époque et du projet politique d’une communauté de valeurs et d’intérêt. C’est pourquoi la monnaie dit souvent plus de ses concepteurs que l’inverse. Et bien que le concept de monnaie nous contemple du haut de 27 siècles et que ses déclinaisons sur les cinq continents soient innombrables, l’euro est certainement la première d’entre elles à refuser d’incarner une identité.

Car que nous disent nos billets en euros ? Ils n’ont guère à présenter que des ponts, des portes et des fenêtres, de surcroît tous imaginaires. Si un choix iconographique sur un billet n’est jamais neutre, celui-ci traduit la volonté de ses concepteurs de supprimer les nations européennes en effaçant tout élément pouvant y faire référence, faisant de l’euro une monnaie hors sol. Vers quoi ces ponts nous mènent-ils et sur quoi ces fenêtres s’ouvrent-elles ? Officiellement, les ponts symbolisent les liens entre les peuples européens, et les portes et les fenêtres, l’ouverture d’esprit. Pourtant, malgré une observation attentive, ces fenêtres ne s’ouvrent que sur du vide déshumanisé et ces ponts sans perspective ne mènent vers aucun horizon.

En réalité, ce sont les fenêtres et les ponts du grand marché ouvert aux quatre vents. Le symbole, présenté comme politique, est l’illustration d’une école de pensée économique bien précise : l’école de Chicago, qui considère que tous les individus, toutes les nations, toutes les Histoires et tous les systèmes politiques sont interchangeables et que le marché, pour fonctionner correctement, doit être libéré de ces entraves particularistes nationales. L’euro est une monnaie qui n’a alors pour raison d’être que l’économique, en facilitant les échanges. D’ailleurs, il n’est fait sur ses billets aucune référence à une quelconque autorité publique susceptible de réguler le marché, ni à aucune des différentes nations européennes, ni même à une hypothétique future nation européenne. Ces billets se refusent à tout hommage à un personnage illustre, une grande idée ou même un monument. L’euro est une monnaie désincarnée.

S’il avait voulu préparer l’émergence d’une nation européenne, le billet en euro aurait fait figurer les grands héros de l’Histoire européenne. Certes, il aurait été hasardeux de faire appel à des figures guerrières qui affrontèrent souvent d’autres européens, mais les scientifiques, les philosophes ou les artistes européens de génie ne manquent pas dans l’Histoire du continent ! Ils ont pourtant été délaissés au profit de vagues symboles, volontairement trop abstraits pour que leur signification ne nous fasse vibrer. L’envie de communier autour d’un héritage culturel européen n’a pas habité les concepteurs de ces billets.

A l’inverse, le franc, né en 1360, était enraciné dans l’Histoire de France. Il célébrait nos grands esprits avec Pasteur, Pascal, Voltaire, Descartes, nos hommes d’Etat avec Bonaparte, Richelieu, Henri IV, ou encore nos artistes avec Hugo, Debussy et Berlioz. Avec un billet, on n’échange pas seulement une valeur monétaire mais aussi une valeur sentimentale, un projet commun. Sous la Troisième République le franc célébrait les bienfaits de la République avec la Victoire en 5000 francs, le Travail et la Science en 20 francs ou encore la Paix en 500 francs. Aux heures terribles de Vichy, il participait à la propagande du régime en appelant à une France du retour à la tradition et au travail en représentant un berger, un mineur ou un pêcheur. A la Libération il énumérait goulument les atouts d’une France victorieuse et confiante en son avenir ; Terre et Mer en 5000 francs, l’Union Française en 5000 francs ou encore le Génie Français en 10000 francs. Même pour son chant du cygne, dans les dernières années de sa longue vie, il affichait Gustave Eiffel et sa tour, les joueurs de cartes de Cézanne, le radium du couple Curie et le Petit Prince de Saint-Exupéry, comme pour représenter une dernière fois la France moderne et en mouvement qui n’en oublie pas pour autant sa culture et son patrimoine.

Ce n’est malheureusement pas le nouveau billet de 5 euros froid et sans profondeur, aux allures de billet de Monopoly, qui fera de cette monnaie autre chose qu’un instrument économique aphone. Même l’entrée en scène de la première figure humaine sur un billet en euro est ratée. Discrète, la princesse Europe, tirée de la mythologie grecque, a été choisie pour représenter le continent, et réaffirmer l’appartenance de la Grèce à l’Union Européenne. Curieuse prophétie pourtant, que de représenter la pérennité de l’Union Européenne sous les traits d’une princesse, non pas européenne mais phénicienne, qui donna naissance, selon le mythe, à Rhadamanthe et Minos, deux des juges des Enfers. Nos billets nous expliqueraient-ils que l’Europe est la mère de notre Enfer économique ; l’euro surévalué lui-même ?

Avec Gwanaël Le Sausse  

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