Pourquoi réformer l’état haïtien est une priorité ?

Steeve Khawly est un homme d’affaire et philanthrope haïtien. Il est un des créateurs de la Fondation Seguin, destinée à préserver le principal parc naturel d’Haïti, et l’un des douze membres d’« Haïti Chérie », une initiative qui mise sur l’engagement d’une élite économique responsable pour la renaissance nationale. Il est un des principaux candidats à l’élection présidentielle qui se tiendra à Haïti en octobre 2015.

Les économistes s’accordent pour dire que réussite économique et organisation politique sont liées. Pour le prix Nobel d’économie Douglas North, par exemple, c’est la réforme institutionnelle qui a permis à l’Angleterre, petite puissance insulaire au XVIIe siècle, d’imposer au XIXe son hégémonie au monde. De meilleures institutions, un meilleur respect de la propriété privée et une meilleure protection contre les risques de confiscation et d’expropriation, le tout garanti par le Parlement, ont permis l’irrésistible ascension anglaise. À l’inverse, on sait qu’un État et une administration inefficaces et corrompus sont négativement corrélés à la croissance économique : la corruption décourage l’investissement, elle constitue un coût supplémentaire pour les citoyens et pour les entreprises, en réduisant la profitabilité des projets d’investissement. Il en va de même de l’inefficacité et de l’arbitraire des administrations : tous deux découragent fortement les initiatives entrepreneuriales, qu’elles soient locales ou étrangères. Mais la corruption et l’impéritie des administrations ne sont pas seulement néfastes à la croissance économique et aux affaires. Elles touchent tout aussi directement les individus, en réduisant les ressources disponibles pour d’autres usages, notamment pour le financement des programmes sociaux. Bref, elles sapent la capacité du gouvernement à assurer une juste redistribution des richesses et à conduire des réformes, aussi nécessaires soient-elles. Arrivé là, il convient de rappeler que Haïti a été classée en 2015, par l’ONG Transparency International, au 161e rang (sur 174) des États les plus corrompus, derrière la Syrie ou le Zimbabwe… Pour donner du travail aux Haïtiens, investir dans les infrastructures vitales (système d’adduction d’eau potable, réseaux d’électricité, etc.) et mener des programmes sociaux fondamentaux (éducation et santé), une réforme de l’État apparaît donc nécessaire. Sans commencer par elle, toute politique visant à l’amélioration de la vie à Haïti serait vouée à l’échec. Cette réforme de l’État devrait passer par de grandes mesures. Tout en garantissant un strict respect de la démocratie, il apparaît nécessaire de rééquilibrer les pouvoirs pour permettre au Gouvernement de conduire les réformes indispensables au redressement du pays sans être constamment entravé par le Parlement. Cela est fondamental, car comment un Gouvernement impuissant pourrait-il mener à bien la politique ambitieuse dont Haïti a besoin ? Les premières mesures à prendre devraient conduire à assainir les finances publiques, accélérer le processus de décentralisation, professionnaliser l’administration et assurer un service public de qualité. Il faudrait également, réformer l’état civil et les institutions de contrôle pour assurer une clarté à la fois administrative et juridique dont nous manquons aujourd’hui. Les institutions indépendantes doivent remplir convenablement leurs attributions constitutionnelles et légales. Piliers de la démocratie, elles sont un garde-fou contre les dérives d’un pouvoir. La Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, l’Office de Protection du Citoyen, le Conseil Électoral Permanent et le Conseil Constitutionnel doivent ainsi conserver l’indépendance qui les distingue des structures hiérarchiques du pouvoir central. Il y a lieu de renforcer l’École Nationale d’Administration et de Politiques Publiques (ENAPP) afin de doter les institutions publiques d’un portefeuille de compétences diversifiées et de haut niveau. L’ENAPP a un rôle clef à jouer dans la mise en œuvre des mesures visant la modernisation de l’administration centrale. Cette modernisation devrait permettre une déconcentration des instances administratives, juridiques et sécuritaires dans une optique de maillage territorial. Pour une meilleure gestion des agents et des biens, les compétences devraient être spécialisées. Les centres administratifs devraient voir leurs ressources financières assurées, tout en s’intégrant en harmonie avec le cadre institutionnel des collectivités territoriales. Mais la refondation de l’État haïtien, que nous appelons de nos vœux, n’aura pas lieu sans l’implication et la responsabilisation de l’ensemble des partenaires de la société civile. Une consolidation des structures dédiées au développement social, politique et économique d’Haïti apparaît nécessaire. Elle aurait une influence positive sur la confiance internationale accordée à notre pays, favorisant l’augmentation des investissements étrangers, mais aussi sur la protection de notre patrimoine naturel et culturel. Les richesses tant humaines que matérielles de Haïti méritent d’être protégées, gérées et valorisées au travers de cadres légaux bien pensés et d’instances administratives efficaces. Tout cela permettrait à la nation haïtienne de connaître, elle aussi, une réussite économique digne de son histoire.

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