Finance : La technologie blockchain ou l'ubérisation des transactions

Pas un secteur n'échappe au phénomène : halte au monopole de quelques entreprises qui offrent un service bien trop cher et de qualité insuffisante. Après les VTC, la finance ? C'est toute la promesse de la technologie blockchain.

Début du nouveau millénaire. Explosion de l'ordinateur individuel, de l'internet via l'ADSL. Une autoroute de l'informatique pour des geeks proposant de petits logiciels qui, une fois téléchargés, connectent anonymement les PC entre eux, par internet, échappant ainsi à toute instance régulatrice. Le "peer-to-peer" (P2P) était né. Des milliards de fichiers musicaux sont échangés gratuitement en toute illégalité, ou l'uberisation sauvage de la musique. La technologie blockchain nous promet que grâce au "peer-to-peer", ce sera bientôt au tour des institutions financières et des transactions, mais cette fois en toute légalité.

Avant que cette technologie ne puisse s'épanouir, il a fallu attendre que la monnaie fiduciaire soit dématérialisée, numérisée. Puis proposer un protocole de chiffrement suffisamment puissant pour que chaque unité de monnaie "digitale" constitue une chaîne de nombres unique que les utilisateurs peuvent s’envoyer en "peer-to-peer" lors de transactions. Mais contrairement à l'échange d'un fichier musical, celui d'une transaction financière comporte d'importants enjeux. Il faut s'assurer que la transaction sera enregistrée par un tiers de confiance en cas de contestation. C'est là où s'imposent les organismes financiers. 

Par exemple, Pierre veut envoyer 20 euros à Jacques par virement. La banque de Pierre va enregistrer la transaction et débiter son compte, celle de Jacques recevra la transaction et va créditer le sien. Pierre s'est connecté à sa banque via Internet uniquement pour donner l'ordre, puis la transaction est passée par un circuit privé entre banques, qui se rémunèrent et mettent à jour leurs livres comptables respectifs. Tout cela est sécurisé et fiable, car en circuit fermé. 

Aujourd'hui, Pierre peut télécharger un petit logiciel appelé Bitcoin et l’installer sur son PC. Bitcoin lui propose d’acheter des unités de monnaie du même nom et d’envoyer autant de Bitcoins correspondant à 20 euros à Jacques, qui aura également installé ce logiciel sur son PC et pourra troquer les Bitcoins reçus contre des euros. Le logiciel Bitcoin de Pierre va contacter de façon cryptée et anonyme par internet en "peer-to-peer" celui de Jacques et réaliser la transaction. Jusque-là rien de révolutionnaire. Mais rien de très fiable non plus, car Pierre peut prétendre plus tard ne rien avoir payé, arguer de la défaillance du logiciel et exiger ses 20 Bitcoins injustement débités. C'est là où entre en scène la technologie blockchain.

Pour faire simple, toutes les informations de la transaction entre Pierre et Jacques ont été copiées puis enregistrées dans le PC de Pierre sous la forme d'une "chaîne" de caractères alphanumériques. Puis le logiciel de Pierre va envoyer cette chaîne à d’autres utilisateurs ayant installé le logiciel Bitcoin. Ces chaînes mises bout à bout par ordre chronologique dans chaque PC construisent des blocs de données, constituant ainsi l'historique mondial des transactions, répliqué chez des utilisateurs de confiance. Ces utilisateurs du logiciel Bitcoin mettent à disposition la mémoire et la puissance de calcul de leur PC pour sauvegarder toutes ces blockchains et constituent le grand livre comptable de toutes les transactions réalisées depuis la création de la monnaie Bitcoin. Plus de fraude possible, ces utilisateurs détiennent une copie de l'historique de toutes les transactions du réseau, permettant ainsi un système de vérification décentralisé. Pour la première fois, un bien possédé peut être cédé, et ce de façon unique, sans passer par un point unique d'enregistrement. Toutes les transactions peuvent être ainsi réconciliées de manière infalsifiable et indestructible. 

Lorsque l'on sait qu'une grande banque française traite plusieurs centaines de milliards d'euros de flux financier quotidiennement et que le traitement de ces flux financiers constitue une part importante de ses revenus, on comprend qu'elle prenne cette technologie très au sérieux... Pour preuve, le groupe Santander a reconnu récemment que « l’exploitation de cette technologie pourrait entraîner, à l’horizon 2022, une réduction des coûts d’infrastructure supportés par les banques au niveau mondial 15 à 20 milliards de dollars, notamment en court-circuitant les réseaux de paiement. Le phénomène prend une telle ampleur que l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) a décidé de lancer une consultation sur le sujet, qui "offre un traitement plus rapide de la compensation et du règlement pour certaines transactions financières". Pour preuve, une grande ESN française a récemment annoncé vouloir développer une expertise blockchain en montant une cellule spécialisée réunissant une centaine de spécialistes d’ici à fin 2016.

Au-delà des transactions financières, la blockchain pourrait à terme remplacer tous les tiers de confiance centralisés (systèmes de vote, notaires, cadastres, propriété intellectuelle) encourageant la création d’organisations autonomes décentralisées.

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