Les objets connectés effraient encore les assureurs français

Surveiller l’activité physique d’un client afin de moduler le prix de son assurance : si les technologies existent, les assureurs n’osent pas encore franchir le pas.

En 2014, AXA a fait office de pionner en France en offrant, à l'occasion du lancement d'une complémentaire santé souscriptible en ligne, un traqueur d'activité Withings Pulse aux clients qui en faisaient la demande. Les clients ayant demandé le Pulse et enregistrant avec le podomètre intégré plus de 7 000 ou 10 000 pas par mois se voyaient par ailleurs remettre un ou deux chèques cadeaux d'une valeur de 50 euros pour une séance de médecine douce. Objectif de l'assureur : promouvoir la prévention auprès de ses assurés… mais surtout faire un beau coup marketing.

Pourtant, l'opération de communication s'est soldée par un échec. Très peu de souscripteurs ont répondu à la proposition et demandé à recevoir le Pulse. Du côté de l'assureur, on estime aujourd'hui que les adhérents ont probablement vu Pulse comme un gadget et non un objet capable de répondre à un réel besoin. Mais au-delà du faible intérêt suscité par l'objet connecté, l'offre a aussi fait grincer des dents. L'idée de permettre à son assureur d'accéder aux données sur le mouvement (et pourquoi pas plus, Pulse permettant de mesurer le sommeil, le rythme cardiaque et le niveau d'oxygène dans le sang…) n'a pas séduit les adhérents…

AXA n'a pas réitéré l'expérience Pulse

Certes, l'introduction d'objets connectés, et de manière plus vaste, d'initiatives e-santé par les assureurs pour se démarquer de leurs concurrents commence à se dessiner. Mais la tendance reste extrêmement timide. Et, si les assureurs ne manquent pas de communiquer sur leurs initiatives en la matière, les projets de grande ampleur tardent à émerger.

Ainsi, depuis l'échec du Pulse en 2014, AXA ne s'est plus aventuré sur le créneau des objets connectés. L'assureur préfère se contenter d'offres moins engageantes, à l'image du partenariat noué avec SmilesRun, l'application de running de Karine Le Marchand.  AXA ne révèle pas les termes financiers de l'accord mais assure qu'"AXA Prévention offre à tous le téléchargement de l'appli Smiles Run".

Programmes de prévention avec les pouvoirs publics

En 2011, Malakoff Médéric lançait un programme de prévention de l'hypertension artérielle en utilisant des objets connecté : dans le Nord pas de Calais, la mutuelle a équipé 700 salariés détectés hypertendus de tensiomètres et de balances connectées dont les données étaient transmises à un médecin via une plateforme de suivi. Mais le programme n'a pas été reconduit.

La généralisation des objets connectés requerra une mobilisation de la CNIL

"Nous pouvons difficilement réitérer cette expérience réalisée de concert avec les autorités publiques, la CNAM et les professionnels de santé à grande échelle, expliquait Hicham Badreddine,  directeur digital, dans une interview accordée au JDN en juin 2015. D'autant qu'on est encore loin de la généralisation des objets connectés dans le domaine : pour l'instant, ils émergent avant tout dans celui du bien-être. De là à ce qu'ils revêtent un rôle vraiment plus important dans la santé, il faudra mobiliser la CNIL, les autorités du secteur de la santé pour mettre en place des normes."

Les assureurs rechignent à lancer des expérimentations pour lesquelles ils ne sont pas sûrs que leurs adhérents soient prêts et qui risqueraient de déclencher une levée de boucliers car elles touchent à des données très sensibles… D'autant que les retombées sont loin d'être certaines : le coût et les bénéfices en termes de prévention n'ont pas encore été évalués, faute d'historique suffisant.

Les assureurs doivent passer de la curation à la prévention

Toujours est-il que le développement du secteur e-santé va progressivement obliger les assureurs à passer d'une logique curative à une logique préventive. Détecter le plus tôt possible les maladies, utiliser le big data pour améliorer les offres, intégrer le parcours de soin et créer des services qui se grefferont à tous les niveaux de la prise en charge… Autant de créneaux sur lesquels les assureurs peuvent désormais se positionner grâce aux nouvelles technologies. Et sans aller jusqu'à recourir à des objets connectés, les acteurs commencent  à lancer des services en ligne dans cette optique, plateformes de prévention ou de conseils médicaux en tête.

AXA a par exemple créé une plateforme santé à destination des salariés, SantéSens, qui leur permet de répondre anonymement à un questionnaire en ligne pour déterminer leur risque de contracter des maladies cardio-vasculaires. Le bilan peut ensuite être remis à leur médecin.

GMPA propose aussi à ses adhérents, en partenariat avec le site MédecinDirect, un service de conseil médical en ligne gratuit. Il permet d'accéder à des conseils personnalisés de généralistes et spécialistes ou de bénéficier d'un accompagnement médical supplémentaire après une consultation. Grâce à un partenariat avec Santech, une application mobile "Mieux vaut prévenir" sera également bientôt disponible : ce carnet de santé intelligent regroupe les informations médicales et émet des recommandations basées sur celles de santé publique.

La modulation tarifaire encore inimaginable

Alors qu'émergent de timides expérimentations destinées à accentuer la prévention et tournées vers le bien-être se pose la question de la mise en place de modèles de modulations tarifaires, ou "pay as you behave". En mesurant le comportement de l'assuré, on peut imaginer récompenser de bons comportements (régime alimentaire, pratique sportive) et baisser les prix d'assurance en fonction.

Le sud-africain Discovery fait figure de pionnier en la matière. L'assureur fondé en 1992 a pris à bras le corps les thèmes de l'e-santé et des objets connectés pour en faire son cœur de métier depuis 2004. Il a investi dans 220 innovations pour proposer des plateformes innovantes, aider ses adhérents à mieux surveiller leur état de santé et à mieux gérer leurs traitements, leur donner accès à des informations précises sur le génome… Une plateforme permet aux salariés des entreprises adhérentes de renseigner quinze données de santé (tension, vision, poids, etc…) et de recevoir des conseils pour les améliorer. Les médecins ont eux aussi leur plateforme dédiée, qui leur donne accès à toutes les données des patients. Discovery a aussi lancé des applications dédiées à des pathologies, à l'image de celle qui permet aux diabétiques de suivre leur glycémie.

Surtout, l'assureur a lancé Discovery Vitality, une assurance qui promeut l'activité physique en donnant aux adhérents des objectifs hebdomadaires basés sur leur progression et les récompense s'ils les remplissent –le tout étant bien sûr surveillé grâce à des traqueurs d'activité. Avec à la clé des réductions sur des billets d'avion, de location de voitures, d'hôtels et même sur une Apple Watch.

Prévention ou "flicage" ?

Mais dans l'Hexagone, si le modèle commence à s'appliquer pour des assurances auto ou habitation, les données de santé restent bien trop sensibles pour que les assureurs se risquent à tenter l'expérience. Il suffit de se pencher sur certaines des réactions suscitées par l'offre Pulse d'Axa ("le dispositif a comme un parfum de flicage", écrivait alors Rue89) pour comprendre la frilosité des acteurs.

D'autant que les autorités de régulation soulèvent plusieurs problématiques qui ne manqueront pas d'émerger. Dans le cadre des mutuelles souscrites par le biais d'un employeur, par exemple. Dans son rapport datant de mai 2014, la CNIL s'inquiète du "droit de regard des employeurs sur les données produites par leurs employés". "Par ailleurs, poursuit la Commission, on peut imaginer que les salariés pourraient être fortement incités à se doter de ces dispositifs, employeurs comme assureurs ayant tout intérêt à ce que les employés gèrent au mieux leur forme. Qu'en est-il de l'employé qui refuse de s'équiper ? (…) Un tel refus, face à l'accord des autres employés, pourrait être interprété comme un indice de 'mauvais risque' par l'employeur ou l'assureur… Et être source de discrimination ?"

Les assureurs pourraient individualiser la santé

En devenant des acteurs de la prévention grâce à la technologie, les assureurs pourraient bouleverser la vision même de la santé, s'inquiète la Cnil. "Dans une perspective plus large, c'est le fait même de vouloir reporter sur l'individu son maintien en bonne santé qui pose question." Les discours technophiles qui tendraient à vouloir traiter la santé publique via les objets connectés risquent d'individualiser la santé et de faire oublier la nécessité, pour les pouvoirs publics, d'engager des réformes structurelles et collectives.

Cet horizon semble en tout cas bien lointain, et les assureurs français préfèrent aujourd'hui développer des services en ligne de prévention non contraignants basés sur le renseignement manuel de données plutôt que de s'aventurer sur le terrain délicat des objets connectés… 

IoT / Assurtech