Antoine Blondeau (Sentient Technologies) "Notre hedge fund fonctionne à 100% grâce à l’intelligence artificielle"

Créé par un Français, installé dans la Silicon Valley, Sentient Technologies transporte dans le futur le trading et l'e-commerce.

JDN. Vous êtes le CEO de Sentient technologies. Comment résumeriez-vous votre activité ?

Antoine Blondeau est fondateur et CEO de Sentient Technologies © Sentient Technologies

Antoine Blondeau. Notre métier est de concevoir et de distribuer des structures d'intelligence artificielle. Nous utilisons notre technologie pour tenter de résoudre des problèmes complexes. Nos secteurs de prédilection sont actuellement l'e-commerce et le trading. L'entreprise compte une centaine d'employés, dont la grande majorité se trouve à San Francisco, et le reste à Hong Kong et en Corée du Sud.

 

Quel type de problème l'intelligence artificielle permet-elle de résoudre ?

Le champ d'application de l'intelligence artificielle est très vaste mais cette technologie peut être utilisée dès lors qu'il existe suffisamment de données, à la fois en quantité et en type. Je peux vous citer l'exemple d'une expérience que nous avons mené en collaboration avec le MIT et l'université de Toronto dans le domaine de la santé. Nous avons décidé de développer un outil permettant de prédire l'apparition de la septicémie, une infection du sang qui est l'une des premières causes de décès en milieu hospitalier et qui coûte près de 20 milliards de dollars par an aux US.

Pour prévenir l'infection avant qu'elle ne se manifeste, les médecins ont besoin de passer 30 minutes par patient. Mais en analysant les données de plus de 6 000 patients, nous avons été en mesure de développer un prédicteur qui s'avère être exact dans près de 91% des cas. Voici un exemple concret du type de problème que peut aider à résoudre l'IA.

 

Quel est votre modèle dans le domaine du trading ?

"L'interaction en temps réel entre le client et l'inventaire permet d'augmenter la satisfaction du client"

Nous utilisons notre technologie pour investir sur les marchés. Concrètement, nous avons créé un hedge fund entièrement basé sur l'intelligence artificielle et opéré par des traders virtuels. Si le trading systématique existe depuis longtemps, notre approche est assez unique. Dans la pratique, un analyste va le plus souvent développer une thèse d'investissement puis utiliser des outils de machine learning pour optimiser l'allocation de portefeuilles.

Dans notre cas, c'est le système qui va lui-même définir la stratégie à adopter, comme par exemple le choix des produits, l'allocation de portefeuilles, etc. Nous ne communiquons pas nos résultats, mais ce que je peux dire c'est que toutes nos stratégies d'investissement visent un ratio de Sharpe d'au moins 2 (indicateur de performance très utilisé dans la finance, NDLR), soit un niveau bien supérieur à celui du marché.

 

Vous avez levé plus de 143 millions de dollars depuis votre création. Une partie de ces fonds est-elle utilisée pour être réinvestie sur les marchés ?

Non, ces fonds ont été levés uniquement pour le développement de la société. Néanmoins, nos investisseurs nous ont également confié de l'argent séparément pour être investi via notre fonds. Nous sommes d'ailleurs actuellement en train de le faire évoluer en fonds institutionnel, ce qui nous permettra de monter en grade et donc de gérer davantage de fonds à terme.

 

Votre deuxième verticale est l'e-commerce : que proposez-vous dans ce domaine ?

Nous commercialisons des produits UX (User Experience, NDRL) sous la forme d'API. Nous avons par exemple travaillé avec le site de ventes de chaussures Shoes.com pour développer un outil de recommandation clients. Beaucoup de sociétés travaillent aujourd'hui sur la reconnaissance et la recherche visuelle mais notre approche est différente. Notre système va en effet analyser chaque image d'un catalogue d'un site e-commerce puis la comparer à toutes les autres images sur des centaines de paramètres différents. Par exemple : la couleur, la texture, la pointe de la chaussure, la hauteur du talon, etc.

Tous ces détails relevés par la machine sont parfois difficilement détectables par l'Homme. Des vecteurs de similarités et de différences entre ces images vont pouvoir être créés, permettant à notre système de pouvoir faire des recommandations à un utilisateur selon ses intérêts. Celui-ci va ainsi interagir avec l'inventaire du marchand en temps réel (voir la vidéo ci-dessous).

Avez-vous prévu d'appliquer votre technologie à d'autres catégories?

A terme, nous souhaitons en effet nous étendre dans toutes les catégories de l'e-commerce. Beaucoup de ces catégories de produits rencontrent aujourd'hui des problèmes de conversion parce que la recherche visuelle n'est pas satisfaisante. En effet, lorsque vous êtes internaute et que vous tombez sur un catalogue de 5 000 paires de chaussures ou de meubles, il est compréhensible que vous vous sentiez découragé... Raison pour laquelle ces assistants personnels se montrent particulièrement utiles. Cette interaction en temps réel entre le client et l'inventaire du marchand, rendue possible par l'intelligence artificielle, permet d'augmenter la satisfaction du client.

 

Quels sont vos concurrents ?

"Déjà à l'époque des machines textiles les gens craignaient de voir leurs emplois disparaître " 

D'un point de vue technologique, je peux vous citer Facebook, Google et Baidu. Côté start-up, si beaucoup développent des outils dans le domaine de l'AI, très peu parmi elles travaillent en fait sur les fondamentaux de la science comme nous le faisons. Elles sont peut-être trois ou quatre seulement dans la Silicon Valley.

 

Certaines personnalités du secteur IT, à l'image d'Elon Musk, ont fait part de leurs inquiétudes quant à une éventuelle perte de contrôle de l'IA par l'Homme. Pensez-vous que ces craintes soient fondées ?

Comme tout ce que l'Homme crée, il y a toujours un risque d'en faire mauvais usage. Pour autant, la technologie n'est pas encore à un stade justifiant de telles craintes. La seconde chose qu'il est important de souligner est que l'industrie a pleinement conscience de ce risque. Nous n'avons pas attendu que les gouvernements s'en mêlent pour prendre des dispositions et mettre nous-même en place des garde-fous. Par exemple, une lettre publiée par l'organisation Future of Life Institute, qui préconise des directions de recherche pour l'IA, a été signée par un grand nombre d'acteurs du secteur.

 

Pour beaucoup, l'intelligence artificielle aura un immense impact sur le monde dans les années à venir. A quoi pensez-vous que celui-ci ressemblera dans dix ans ?

Je pense que beaucoup de services seront gérés par des assistants automatiques. Cela vaut pour l'e-commerce mais aussi pour les magasins physiques. Alors que les chaînes logistiques sont de plus en plus automatisées, il devrait en être de même avec le Front-end. Côté transport, les voitures intelligentes et sans chauffeur seront sûrement devenues une réalité sur nos routes. L'univers de la finance risque également d'être bousculé, notamment dans le domaine du trading où la présence de l'humain devrait peu à peu diminuer.

Enfin, le secteur de la santé est l'un des secteurs qui sera sans doute le plus impacté par l'intelligence artificielle. La qualité des soins devrait continuer à s'améliorer, avec le développement de nouveaux médicaments. Nous devrions également être capables de mieux détecter certains types de cancers pour ainsi les prévenir avant qu'ils ne deviennent actifs.  La santé personnelle devrait elle aussi continuer à se développer. Nous aurons en effet probablement accès à davantage de datas sur notre santé, de telle sorte que nous irons voir notre médecin pour obtenir des conseils de prévention.

 

D'un autre côté, beaucoup s'inquiètent de la destruction d'emplois liée au développement de l'AI. Pensez-vous que cette crainte du remplacement de l'Homme par la machine soit légitime ?

"Nous souhaitons en effet nous étendre dans toutes les catégories de l'e-commerce" 

Je ne partage pas ce pessimisme. Ces craintes ne sont d'ailleurs pas nouvelles : déjà à l'époque du développement des machines textiles les gens craignaient de voir leurs emplois disparaître. A mon sens, ces inventions permettent surtout d'augmenter la valeur générée par l'Homme, sans le remplacer. Evidemment, certaines populations devront être réorientées vers de nouvelles professions et il s'agit là d'un véritable challenge pour la société.

Il nous faut complètement réinventer la formation professionnelle et l'éducation pour orienter de plus en plus de personnes vers de nouveaux métiers. Il ne faut pas que l'éducation se termine à 25 ans mais qu'elle se fasse de manière continue pendant toute sa vie professionnelle. En bref, une véritable flexibilisation de l'approche du métier sera nécessaire.

 

Vous avez levé en novembre 2014 plus de 100 millions de dollars (Serie C). A t-il été facile de lever autant d'argent et comment comptez-vous l'investir ?

Si nous avons réussi à lever ces fonds, c'est avant tout parce que nous disposons d'un bagage technologique important, avec une vingtaine de brevets. Nous avons une ambition forte : celle de disrupter des industries existantes et d'apporter du progrès sur le plan technologique. Une grande partie de ces fonds servira à recruter, notamment des programmeurs et des data scientists. Notre objectif est d'accélérer notre pénétration sur les marchés où nous sommes présents, à savoir le trading et l'e-commerce, mais aussi, à terme, d'en cibler d'autres. Nous souhaitons en effet nous développer dans trois à cinq verticaux d'ici 5 ans. Nous regardons par exemple des secteurs comme l'assurance, le crédit, ou la santé.

 

Antoine Blondeau est le cofondateur et CEO de Sentient Technologies, une société basée dans la Silicon Valley et spécialisée dans le domaine de l'intelligence artificielle. Auparavant, il avait notamment travaillé pour Good Technology (racheté par RIM), Salesforce et Sybase. Après avoir été le COO de Zi Corporation, il occupe le poste de Président et CEO de Dejima. La société développera une partie de la technologie utilisée pour Siri, l'assistant personnel de l'iPhone. Il est diplômé d'un MBA de l'ESCP Europe.

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