Les méthodes ambiguës des agences de notation d'ICO

Les méthodes ambiguës des agences de notation d'ICO Nées il y a seulement quelques mois, ces entreprises évaluent et notent les projets qui lèvent des fonds en crypto-monnaies. Mais pas forcément de façon objective.

Une folie peut en cacher une autre. L'explosion des initial coin offering (ICO) cet été a fait naître dans la foulée un nouveau business : les "agences de notation" spécialisées dans ces levées de fonds en crypto-monnaies. Comme les agences de notation financière traditionnelles, elles attribuent des notes allant de AAA à D ou de 1 à 5 aux projets qui vont lancer ou ont lancé des ICO. Mais la comparaison s'arrête là. Ces agences ont en effet peu de points communs avec Moody's ou Standard & Poor's. Elles commencent plutôt à soulever des questions dans la communauté.

Alexandre Stachtchenko, cofondateur de la start-up Blockchain Partner, a publié en octobre dernier une tribune sur Medium co-signée par 23 acteurs de l'écosystème blockchain français. Les auteurs s'interrogent : "Quel rôle exactement jouent les agences de notation d'ICO, que l'on a vu fleurir au cours des derniers mois ? La question mérite d'être posée, en regard des évaluations de certains projets". Cette tribune faisait notamment référence à l'ICO du Français DomRaider qui avait obtenu des notes presque parfaites sur certains sites (4,6/5 sur ICOBench, 4,5/5 sur ICOBazaar) alors qu'elle n'avait pas la côte auprès des auteurs de la tribune.

"C'est très difficile de trouver des métriques fiables pour évaluer une ICO"

Contacté par le JDN, DomRaider indique ne pas avoir signé de contrat avec ces deux sites. Cependant, elle précise avoir payé pour deux prestations mais que chacune "couvrait uniquement le coût de l'audit indépendant et n'apportait aucune garantie sur son contenu ou sur la note finale."

La majorité des agences de notation d'ICO partagent leurs méthodologies sur leur site, à savoir une série de critères business et technologiques. Elles se basent en grande partie sur des informations publiques comme le white paper (document qui présente un projet d'ICO). "C'est très difficile de trouver des métriques fiables. J'ai moi-même développé mes propres métriques dont une partie se concentre sur l'ICO en elle-même comme par exemple s'il y a des ventes privées, des bonus, des préventes…", précise Jean-Baptiste Savageau, ICO investment manager chez Belem, une start-up qui aide les institutions financières à explorer les applications de la blockchain.

Des évaluations plus ou moins sérieuses

Lancée à l'été dernier par le patron du site de rencontres Topface (100 millions d'utilisateurs dans le monde), l'agence russe ICO Rating assure évaluer tous les aspects d'un projet. "Nous mixons la méthodologie traditionnelle (évaluation du business model, de la technologie, des concurrents, de la stratégie marketing…) avec une approche plus technique grâce à une équipe spécialisée dans les ICO. Ces derniers se focalisent sur le token (ou jeton, ndlr), le statut légal de l'ICO, le smart contract (le contrat qui permet d'exécuter automatiquement les versements de jetons, ndlr)", explique Ivan Slyusarev, directeur marketing d'ICO Rating. En quelques mois, cette entreprise de 50 salariés a déjà publié 125 rapports d'ICO, qui ont donné lieu à des appréciations ("très haute", "haute", "moyenne", "basse").

"Il faut environ deux semaines pour évaluer sérieusement un projet ICO"

Chez Digrate, autre agence russe, les chiffres sont moins impressionnants. Cette entreprise à but non-lucratif compte dix salariés et n'a publié "que" 18 rapports (d'une trentaine de pages chacun) depuis sa création il y a trois mois. "Nous évaluons une centaine de points différents et améliorons constamment cette méthodologie. Cela prend beaucoup de temps et de ressources humaines. Il faut environ deux semaines pour évaluer sérieusement un projet", explique Olga Smirnova, chief operating officer de Digrate. D'autres agences ont semble-t-il un rythme bien plus élevé. Selon les informations disponibles sur son site, créé en février 2017, ICObazaar a noté plus de 200 ICO… dont certaines datent de 2014 comme celle d'Ethereum, qui n'a pas vraiment besoin de prouver sa fiabilité. Sur ce site, pas de rapport mais juste une note de type "AAA". Contactée, la société n'a pas répondu à nos sollicitations. De plus, impossible de connaître la date de création de la société, immatriculée au registre du commerce seychellois.

Payer pour une meilleure visibilité

Le business model de ces "agences de notation" pose aussi question. Les agences ayant répondu au JDN déclarent faire payer leurs services aux projets d'ICO. "Le tarif varie en fonction du champ d'évaluation mais en général il avoisine 10 000 euros", précise Olga Smirnova. "L'équipe du projet peut nous demander de ne pas publier de rapport si elle n'est pas satisfaite de la note. Par contre, quand nous choisissons nous-mêmes de noter des projets, nous publions automatiquement la note et le rapport qui va avec", ajoute-t-elle. Autre source de revenus chez Digrate : l'audit. La société étudie les forces et faiblesses des projets et leur donnent des conseils pour s'améliorer. Le modèle est le même chez ICO Rating avec un service de notation et un service d'audit tous deux payants. Sauf qu'il existe deux tarifs pour la notation : "un rating en détails", une analyse comparable à un audit, ou "un examen basique", une sorte de tableau des forces et faiblesses du projet. Sur les 125 cas analysés, 61 ont opté pour "le rating en détails".

"Un agence nous a demandé jusqu'à 10 000 dollars + 5% des fonds récoltés en ICO" 

Certaines agences proposent des tarifs exorbitants selon des entreprises qui ont levé des fonds en crypto-monnaies. "Nous avions cherché des agences quand nous avons lancé notre ICO et nous nous sommes rendus compte que les prix demandés étaient élevés pour leurs services. On nous a demandé jusqu'à 10 000 dollars + 5% des fonds récoltés. Une d'entre elle nous a même proposé de s'occuper de notre marketing. Nous lui avons demandé si elle avait une expérience dans les ICO et n'a pas répondu", se souvient Thilo Schweizer, responsable marketing de Modum, une start-up suisse qui a levé 13,5 millions de dollars en septembre dernier. "Nous avons eu des propositions plus ou moins saugrenues de sites de listing d'ICO. Ils voulaient nous faire payer pour émettre un avis positif. Nous avons donc décliné toutes les propositions", raconte de son côté Julien Béranger, responsable communication d'iExec, start-up spécialisée dans le cloud distribué, qui a levé l'équivalent de 12,5 millions de dollars en avril dernier.

L'agence ICOBench ne cache effectivement pas ses intentions. Ce site propose différents packs pour les projets d'ICO. "Nous sommes basés sur une sorte de modèle freemium puisque nous listons les ICO gratuitement. Mais si les projets veulent plus d'exposition, un examen légal ou un conseil, elles doivent payer en plus. Nous réfléchissons aussi à un modèle d'abonnement pour nos membres", explique un porte-parole de l'agence. Par exemple, le pack "premium strategy" coûte trois bitcoins, soit l'équivalent de 30 000 dollars (le cours est à 10 000 dollars à l'heure où nous publions l'article).

Le site ICObazaar propose des formules à trois bitcoins. © Capture d'écran JDN

Comme il est indiqué sur le site, ce pack permet "d'afficher votre ICO en face de l'audience ciblée. Elle sera ainsi dans le top de la liste dans les catégories assignées et sélectionnées." Mais encore : "votre ICO aura une visibilité accrue sur les profils d'ICO de vos concurrents et tous vos concurrents seront retirés de votre profil." Loin du modèle de Moody's.

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