Louis Gallois (PSA) "Il faut que les chefs d'entreprise reconnaissent ce qui est fait pour eux"

Recul de l'investissement des entreprises en France, compétitivité dans l'industrie automobile... Le président du conseil de surveillance de PSA répond au JDN.

Ancien patron d'EADS et de la SNCF, Louis Gallois préside désormais le conseil de surveillance de PSA. Le JDN a rencontré l'ex commissaire général à l'investissement aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence, pour parler investissements, justement, et croissance. Une croissance qui passe, selon lui, par une simplification réglementaire, des gains de productivité et une confiance retrouvée des entreprises.

 

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Louis Gallois, président du conseil de surveillance de PSA, aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence ce vendredi 4 juillet. © www.imageenmarche.fr

JDN. En 2013, l'investissement des entreprises en France a reculé pour la 2e année consécutive. Est-ce un problème d'environnement réglementaire ou est-ce lié à la croissance européenne qui tourne au ralenti ?

Louis Gallois. Les deux. C'est d'abord un problème de croissance, c'est clair, et c'est un problème de confiance dans l'avenir. Les entreprises investissent lorsqu'elles ont la conviction que leur chiffre d'affaires et leurs résultats dans l'avenir justifieront cet investissement, ce qui suppose une certaine confiance. Et cette confiance, clairement, il faut la construire. En 2012 et 2013, elle n'a pas été au rendez-vous, parce que la croissance européenne est restée très faible. Je rappelle que l'Allemagne, qui est un pays dont la santé financière est excellente, a fait 0,4% de croissance en 2013 ce qui, avec 200 milliards d'excédent commercial, est presque un paradoxe. Donc ce climat a pesé. Il y a aussi d'autres déterminants, comme le fait que les chefs d'entreprise se posent des questions un peu existentielles : "Est-ce qu'on nous aime ?" "Est-ce que notre environnement nous porte ?"

 

"L'environnement réglementaire français est à la fois proliférant et instable"

Est-ce que ce sont des thématiques nouvelles, selon vous ?

Non, je ne crois pas que ce soit des thématiques complètement nouvelles, mais il est clair que le changement de gouvernement a pu les préoccuper. Les milieux de l'entreprise sont plutôt préoccupés lorsqu'ils voient la gauche arriver au pouvoir. Je pense que ce malentendu initial, qui a pu être d'ailleurs alimenté ici où là, est en train de disparaître. Tout au moins je le souhaite. Car les efforts qui sont consentis – la baisse des charges des entreprises, charges sociales et charges fiscales, entre le début 2014 et 2017 sera de 41 milliards, ce qui est un effort considérable dans une période de faible croissance – montrent que la compétitivité et les entreprises sont maintenant considérées comme elles doivent l'être, c'est-à-dire comme des créateurs de richesses et d'emplois. Le débat n'est pas achevé. Il y a également le débat sur la simplification. Je l'avais noté dans mon rapport. Je pense que l'environnement réglementaire français est à la fois proliférant et instable, et que tout cela ne donne pas de visibilité sur l'avenir et ne favorise pas la prise de décision de l'investissement. Donc je pense qu'il est extrêmement important de mener le chantier de la simplification, qui n'est pas un chantier technique mais un chantier politique. Il fallait que le président de la République s'y engage. Il a nommé messieurs Mandon et Poitrinal pour mener ces réformes considérables. Monsieur Mandon, depuis, est devenu secrétaire d'Etat d'ailleurs. J'espère que monsieur Poitrinal continue à s'y investir, parce que j'avais trouvé qu'il prenait cela de la meilleure des manières. Mais il faudra que l'impulsion politique demeure très fortement. J'ai compris que des ordonnances de simplification allaient être prises. Nous verrons bien ce qu'elles seront.

 

"Le problème des mesures en faveur de la compétitivité, c'est qu'elles ne produisent pas leurs effets à court terme"

Etes-vous satisfait de la manière dont ont été mises en œuvre les mesures que vous aviez préconisées dans votre rapport ?

J'ai remis mon rapport le 5 novembre et le gouvernement a adopté les mesures le 6 novembre. Ces mesures ne reprennent pas mot à mot mes propositions mais elles ont été mises en œuvre. Le problème pour des mesures comme celles-là, c'est qu'elles ne produisent pas leurs effets à court terme et qu'il faut faire preuve de beaucoup de persévérance. Or, les responsables politiques ont des échéances qui sont peu compatibles avec la persévérance. Ça, c'est un véritable sujet. Et puis l'opinion publique actuellement, qui est sous le coup du chômage de masse, demande des résultats immédiats alors que les résultats ne peuvent venir que progressivement. On le voit bien en Allemagne, il a fallu 10 ans.

 

Vous avez évoqué tout à l'heure le manque de confiance des entreprises. Que faut-il faire pour leur redonner confiance ?

Il faut leur donner un environnement stable, prévisible. C'est absolument essentiel. Il faut clairement donner une indication sur l'évolution de leurs charges. Je pense que là, le gouvernement est en train de la donner. Et puis il faudra aussi que les chefs d'entreprise reconnaissent ce qui est fait pour eux. L'Etat ne peut pas tout faire. C'est aussi aux chefs d'entreprise de prendre conscience du fait que les 41 milliards de réduction de charges et de taxes, ce sont les contribuables qui vont les payer. Ou la baisse de la dépense publique, mais la baisse de la dépense publique implique que certaines personnes reçoivent moins d'argent. Donc ça se paye, donc c'est un effort de la collectivité nationale qui est considérable. Alors, ils [les chefs d'entreprise, NDLR] disent "Ce n'est qu'un tiers du chemin". Faisons d'abord ce tiers, parce que dans la période actuelle, je ne pense pas qu'on puisse aller beaucoup plus loin.

 

"Il y a deux grands défis dans l'industrie automobile : celui de l'économie d'énergie et celui du véhicule autonome"

Vous avez dirigé EADS pendant 6 ans et vous êtes aujourd'hui à la tête du conseil de surveillance de PSA. L'une cartonne, l'autre connaît plus de difficultés. Qu'est-ce que la deuxième doit emprunter à la première pour connaître le succès ?

Ce sont deux secteurs totalement différents. Les cadences de l'A320, c'était 42. On va porter cela à 44. On ira peut-être un jour jusqu'à 50 par mois. Chez PSA, j'ai visité l'usine de Rennes, ils sortent 50 Peugeot 508 par heure. Donc on n'est pas du tout sur les mêmes industries. A part cela, il y a toujours les mêmes questions de management, de motivation des personnels, de stratégie, de capacité à développer un discours qui soit entraînant. Tout cela existe mais on ne peut pas comparer ces entreprises et tirer de l'une un modèle pour l'autre. J'y ajoute une différence qui m'a beaucoup frappé : dans un cas, celui des avions ou du matériel de défense, les clients sont peu nombreux et adoptent un comportement presque rationnel – pas toujours totalement rationnel, mais ils achètent un avion sur la base d'études qui ont duré des mois. Quand vous achetez une voiture, c'est beaucoup plus compliqué. Les déterminants pour l'achat d'une voiture sont beaucoup plus compliqués et, en plus, vous vous adressez à des millions de personnes. A des millions de personnes. Ce sont des problématiques, que je découvre d'ailleurs, même si j'avais un peu abordé cela avec la SNCF qui s'adresse effectivement à des millions de personnes. C'est pour moi un univers très nouveau.

 

Avez-vous eu le temps de vous forger une idée sur le prochain bouleversement que l'industrie automobile devra affronter ?

Il y a deux grands défis dans l'industrie automobile. Il y a le défi de l'économie d'énergie, de réduction des émissions, et le défi du véhicule autonome, la connexion. C'est là que l'industrie automobile devra aller dans l'avenir.

 

Thierry Peugeot vient d'être débarqué du conseil de surveillance de PSA. A-t-il été poussé dehors ou a-t-il choisi de partir de lui-même ?

Je vous renvoie aux établissements Peugeot Frères. C'est eux qui ont pris la décision, c'est à eux de vous répondre.

 

"Sans gain de productivité, la perte d'emplois est inéluctable"

Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain, nous disait lors d'une interview qu'une "industrie forte, ce n'est pas forcément une industrie qui aura de plus en plus d'emplois". N'est-ce pas là le vrai problème de l'industrie automobile en France, vouloir à tout prix qu'elle continue à employer du monde ? Son salut ne passerait-t-il pas plutôt par davantage de robotisation ?

L'industrie automobile fait des gains de productivité, elle ne peut pas y échapper. Je pense d'ailleurs que l'industrie, en général, est le secteur où les gains de productivité peuvent être les plus importants. Donc il est très important que ces gains de productivité soient faits, c'est d'ailleurs la position que j'ai défendue pendant mon intervention [aux Rencontres économiques d'Aix, NDLR]. Il faut que nous reprenions des gains de productivité. Et donc il ne faut pas arrêter l'automatisation et l'introduction du numérique. Tout cela est absolument indispensable, quelle que soit l'industrie, et c'est vrai dans l'industrie automobile. Mais on sait bien aussi que l'industrie génère des emplois autour d'elle. On sait qu'un emploi dans l'industrie, c'est 3 à 4 emplois autour. Et que donc les emplois qu'elle ne crée pas directement, l'industrie les crée dans son environnement. Je crois qu'il faut prendre cela en compte. Ceci étant dit, chaque fois qu'il y a des pertes d'emploi, les gens s'inquiètent, surtout dans un pays à chômage de masse, et je le comprends parfaitement. Mais je crois que la productivité n'est pas l'ennemi de l'emploi. Je pense au contraire que sans gain de productivité, la perte d'emplois est inéluctable, parce qu'on perd de la compétitivité.

 

La nouvelle est tombée la semaine dernière : Frédéric Cuvillier vous confie la mission d'établir un plan stratégique de soutien aux compagnies de transport maritime. On imagine que vous avez déjà quelques idées de mesures.

Non pas du tout. Je commence à réfléchir à la question mais je n'ai pas reçu ma lettre de mission. Je l'attends encore. Je vois monsieur Cuvillier à la fin de la semaine pour cadrer tout ça. Je ne peux pas parler de ce sujet car je n'ai pas suffisamment pris connaissance du dossier.

 

"J'ai un regret dans ma vie, c'est de ne pas avoir dirigé une toute petite entreprise"

Une question que le JDN aime bien poser aux dirigeants : si vous deviez créer une entreprise aujourd'hui, ce serait dans quel secteur ? Le feriez-vous en France ?

J'avais mon rêve, c'était de créer une librairie. Vous voyez, je suis un peu "archéo". J'aime beaucoup les livres et surtout les livres anciens. J'ai un regret dans ma vie – enfin, je ne sais pas si c'est un regret, en tout cas c'est une chose qui me manque – c'est de ne pas avoir dirigé une toute petite entreprise. Je pense que c'est beaucoup plus difficile, beaucoup plus contraignant, beaucoup plus prenant [que de diriger un grand groupe, NDLR]. Vous n'avez pas les supports que le patron d'une grande entreprise a. Vous faites tout vous-mêmes : vous êtes votre directeur du personnel, votre directeur financier, votre directeur juridique. J'aurais voulu me mettre ce défi sur le dos et j'avais pensé à une librairie. Mais je pense que maintenant, j'aurais plutôt envie de développer une entreprise liée au numérique.

 

Une librairie numérique alors ?

Le problème d'une librairie numérique, c'est que vous avez Amazon en face de vous. Et vous ne rigolez pas, je peux vous le dire ! Je suis très impressionné par un certain nombre de gens qui se lancent dans des créations d'entreprise. En particulier, je suis avec intérêt deux jeunes élèves de l'Insa de Lyon qui sont en train de créer une entreprise dans le domaine des microsatellites. Ce sont des satellites de 10 kilos, qu'on envoie en grappe, avec des orbites en basse altitude, qui peuvent par l'effet de réseau que crée la grappe, permettre de suivre des containers sur des bateaux, faire des relevés météo, assurer parfois des couvertures de télécommunication dans des zones difficiles... Ces gens-là sont d'un dynamisme formidable et en plus leur idée est vraiment très bonne. Je les envie un petit peu de se lancer dans cette aventure-là. Ça m'aurait intéressé.

 

Organisées par Le Cercle des économistes, Les Rencontres économiques d'Aix-en-Provence réunissent chaque année des économistes de renom, des dirigeants politiques et des patrons de grandes entreprises pour trois jours de débats. Cette année, elles étaient placées sous le signe du ralentissement de l'investissement.

Peugeot / Louis Gallois