"L'ère post-antibiotique" approche à grands pas, le scénario est inquiétant

Les bactéries sont de plus en plus résistantes. Elles sont en passe de redevenir une menace mortelle pour les êtres humains.

Le premier malade à recevoir de la pénicilline (un antibiotique puissant découvert en 1928) était un policier britannique qui avait contracté une infection mortelle. Il s'était écorché le visage avec une épine en flânant dans son jardin. La plaie s'était infectée et suppurait. L'infection a fini par gagner tout son visage, les chirurgiens ont dû lui retirer un oeil.

Dans un récent discours vidéo mis en ligne sur le site TED, Maryn McKenna, journaliste qui a consacré dix années à des publications sur le CDC américain (Centers for Disease Control and Prevention, ndlr) et auteur d'un livre primé sur une bactérie résistante aux antibiotiques, le Staphylococcus Aureus Résistant à la Méthicilline (SARM), a raconté cette anecdote pour mettre en garde contre un danger croissant déjà évoqué par certains experts : l'approche d'une "ère post – antibiotique".

Erigés en "médicaments miracles" dans les années 40 et 50, les antibiotiques transformaient les infections graves (qui étaient considérées à l'époque comme de véritables peines de mort) en cas médicaux bénins. Ce qui tuait au début du 20e siècle pouvait alors facilement être guéri par injection ou par comprimé.

Mais aujourd'hui, les bactéries deviennent résistantes à ces médicaments pourtant puissants, rendant certains remèdes de plus en plus inefficaces. Les médecins prescrivent un antibiotique, puis un autre plus fort et, finalement, le plus puissant à disposition. Quand aucun n'a d'effet, le malade est condamné. Tout ceci signifie que les infections qui pouvaient être guéries grâce aux antibiotiques, sont de nouveau des menaces pour les humains.

La guerre entre les humains et les envahisseurs bactériologiques est perdue d'avance si nous ne disposons pas d'armes suffisamment efficaces et si nous échouons à trouver de nouvelles solutions. Si nous n'imaginons pas de stratégies innovantes rapidement, chaque être humain sera touché. Des millions le sont déjà.

La fin de "l'âge d'or" des antibiotiques est proche et le scénario est inquiétant. "Les antibiotiques sont présents dans pratiquement tous les aspects de la vie moderne", affirme McKenna dans son discours. Selon elle, voici ce que nous allons perdre s'ils ne font plus d'effet.

Même les infections bénignes seront à craindre

Comme dans le cas du policier britannique, la moindre écorchure et le moindre rhume deviendront mortels. Les angines se transformeront en insuffisance cardiaque. De simples coupures ou écorchures provoqueront des infections graves nécessitant une amputation.

Les bactéries sont partout, des plus anodines dont nous ne remarquons même pas la présence à celles qui nous permettent de digérer les aliments ou qui nous rendent malade. Il est impossible de les éviter et si nous nous retrouvons impuissants à les combattre efficacement, les risques considérés comme mineurs aujourd'hui deviendront des menaces mortelles demain.

"Plus que tout, nous perdrons notre tranquillité de tous les jours", affirme McKenna. "Si vous saviez que n'importe quelles blessures peut vous tuer, feriez-vous de la moto ? Descendriez-vous une piste de ski à pleine vitesse ? Escaladeriez-vous une échelle pour accrocher votre guirlande de Noël ? Laisseriez-vous votre enfant glisser sur le sol de la maison ?"

La vie des femmes enceintes et des enfants sera particulièrement menacée

McKenna remarque que, même dans les conditions les plus stériles, donner la vie tuait près d'une femme sur 100 avant la découverte des antibiotiques. Les pneumonies tuaient trois enfants sur dix. Les antibiotiques ont amélioré ces chiffres mais s'ils ne sont plus efficaces, ces statistiques terrifiantes pourraient redevenir la règle.

Les traitements pour soigner certaines maladies présenteraient un risque accru

Certaines thérapies affectent la capacité de notre système immunitaire à combattre les infections. L'absence d'antibiotiques efficaces rendra ces traitements plus dangereux, voire même impossibles à prescrire.

Les patients atteints de cancer et soignés par chimiothérapie sont particulièrement concernés. Les médicaments administrés à ces malades diminuent le nombre de globules blancs, véritables soldats contre les infections.

Les transplantés sous traitement immunosuppresseur pour limiter les risques de rejet de greffe sont également en danger. Si les antibiotiques ne sont plus là pour les aider à combattre les infections post-opératoires, ils sont plus susceptibles de tomber malade, voire de mourir.

Un grand nombre de malades souffrant d'un système immunitaire défaillant, par exemple les personnes atteintes du SIDA et les prématurés, seront beaucoup plus susceptibles de tomber malade et potentiellement de mourir dans un monde sans antibiotique.

Toute personne ayant été traitée avec l'introduction d'un corps étranger comme un cathéter sera également menacée par une infection mortelle.

Celles possédant une endoprothèse pour éviter les crises cardiaques en améliorant la circulation du sang vers le cerveau, par exemple, seront sujettes aux infections résistantes. De même, les diabétiques équipés d'une pompe à insuline implantée, ou les personnes sous dyalise, seront concernées. Les prothèses articulaires constituent également un risque important. Selon McKenna, parmi les patients recevant une prothèse de hanche ou de genou, un sur six mourraient sans antibiotique efficace.

La plupart des interventions chirurgicales deviendraient pratiquement impossibles

Les patients qui ont besoin d'une opération aujourd'hui courante comme une opération à cœur ouvert, une biopsie de la prostate ou une césarienne feront partie des plus vulnérables. "Nous allons perdre la possibilité d'ouvrir le corps humain", affirme McKenna. La fonction principale de la peau est de maintenir à l'extérieur du corps des éléments nuisibles, comme les bactéries. Donc, à partir du moment où nous mettons à découvert une partie interne du corps, la situation est dangereuse même dans un "lieu stérile". Tous les patients opérés ne prennent pas d'antibiotiques en prévention, mais il est important de les avoir à portée de main si une infection post-opératoire se déclare.

Plus de 200 millions d'actes chirurgicaux sont réalisées chaque année. Pour un grand nombre d'entre eux, le patient doit être éveillé. Les chercheurs estiment qu'au moins 20% des problèmes de santé mondiaux peuvent être traités par la chirurgie. Perdre la possibilité de guérir tous ces cas serait dévastateur. Un bras cassé pourrait mener à un handicap à vie. Une appendicite pourrait provoquer la mort.

Regardez le discours de McKenna sur TED pour une mise en garde plus approfondie sur notre avenir sans antibiotique.

 

Article de Julia Calderone. Traduction par Manon Franconville, JDN.

Voir l'article original : We're fast approaching a 'post-antibiotics era' and it isn't going to be pretty

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