Yann Ricordel (Taxis Bleus) "Le taxi autonome est inéluctable"

Le patron de la société de taxis francilienne affirme qu’il devra se préparer à l’arrivée des voitures sans chauffeur en développant de nouveaux services pour se différencier.

Yann Ricordel est directeur général de Taxis Bleus. © Taxis Bleus

JDN. Entre Uber qui commande 100 000 Mercedes autonomes et la start-up américaine nuTonomy qui teste ses taxis sans chauffeur à Singapour, craignez-vous la concurrence du véhicule autonome ?

Yann Ricordel. C'est une perspective inéluctable et nous devons nous y préparer. C'est à la fois une opportunité et une menace, car des centaines de millions d'emplois seront bouleversés. Mais nous sommes persuadés que les véhicules autonomes ne couvriront pas tout le spectre des besoins.

Il y aura un besoin d'accompagnement et des nouveaux métiers qui apparaîtront, notamment dans l'accompagnement des voyageurs à distance, voire même à bord.

Si nous avons du temps pour anticiper l'arrivée massive des voitures sans chauffeur, nous devons d'abord nous préparer à l'arrivée prochaine des navettes autonomes dans les villes, comme l'a récemment annoncé Jean-Louis Missika en ce qui concerne Paris. Nous devrons nous adapter et faire en sorte que cela contribue à l'essor de la filière et que les chauffeurs de taxis soient impliqués et puissent participer aux évolutions de notre secteur.

 

Quels genres de nouveaux services développerez-vous pour faire la différence ?

L'avenir du taxi passera par l'intermodalité. Nous voulons mieux nous intégrer avec les transports publics et développer des services innovants grâce au big data.

De plus, le partage de nos données permettra d'améliorer l'existant. Nous avons par exemple été sollicités par l'EPADESA à La Défense, qui veut profiter des travaux de voirie qui sont en cours pour repositionner de manière intelligente les stations de taxis, qui sont très utilisées là-bas. Nous leur avons fourni nos données et nos recommandations pour les placer au mieux et favoriser leur complémentarité avec les transports en commun.

"Nous voulons développer des services innovants grâce au big data"

Nous travaillons aussi avec le Stif et les autorités de transport car il est nécessaire d'accélérer notre collaboration pour le bien-être des usagers. Hier le taxi était un mode de transport isolé et il y a aujourd'hui beaucoup à faire pour fluidifier le passage d'un mode de transport à l'autre, du transport collectif au taxi comme transport individuel à la demande, avec pour objectif final la réduction de la voiture individuelle dans nos villes.

 

Vous lancez avec 14 autres sociétés de taxis du monde entier l'initiative Taxis4SmartCities pour accélérer la transition énergétique sur vos parcs de véhicules d'ici à 2030. Qu'allez-vous faire concrètement chez Taxis Bleus ? Quels sont vos objectifs ?

Nous avons pour l'instant, outre 500 véhicules hybrides, 10 voitures électriques au sein de notre flotte, dont 9 Tesla Model S et une Mitsubishi. Nous menons des projets pilotes sur des taxis électriques notamment avec le Groupe Renault Nissan pour faire mieux car, comme les 14 autres professionnels membres de la coalition Taxis4SmartCities, nous nous sommes engagés à ce que d'ici à 2020 au minimum 33% des nouveaux véhicules qui intègrent notre parc rejettent moins de 60 grammes de CO2 par kilomètre. Nous ferons même mieux car, avec nos compatriotes de G7 et quelques autres compagnies, nous avons relevé ce niveau à 50%. Et à l'horizon 2030, l'intégralité des véhicules des membres de Taxis4SmartCities rejetteront moins de 20 grammes de CO2 par kilomètre.

"A l'horizon 2030, nos taxis rejetteront moins de 20 grammes de CO2 par kilomètre"

Avec cette initiative, inscrite à l'agenda de la COP21, notre ambition est de couvrir le monde entier car pour l'instant seuls 11 pays sont concernés par Taxis4SmartCities. Une dizaine de compagnies vont bientôt venir s'ajouter à la liste, avec l'objectif d'avoir à l'avenir au minimum un partenaire par pays, pour montrer la voie à l'ensemble de la filière taxis.

L'idée est de constituer une plateforme de partage des bonnes pratiques à l'échelle mondiale, ce qui n'existait pas jusqu'à présent. La filière a pris du retard sur la question de la transition énergétique et il est nécessaire de collaborer à l'échelle mondiale pour atteindre ces objectifs.

 

Comment comptez-vous y parvenir ?

Ce sont les chauffeurs qui détiennent les véhicules, mais nous allons activer plusieurs leviers pour les aider à investir dans des véhicules plus propres, notamment en accordant certains privilèges à ceux qui le feront, comme des subventions ou la priorité sur certaines courses. Lors du renouvellement de l'appel d'offre de la mairie de Paris il y a un an, par exemple, la ville a décidé que tous les taxis qu'elle commandera seront obligatoirement "verts". Nous avons également des engagements de ce type avec de nombreuses entreprises. Il en découlera une émulation, un effet de concurrence entre les chauffeurs, qui voudront ainsi s'équiper.

Mais le changement vers l'électrique imposera un nouveau mode de travail. Les chauffeurs devront pouvoir profiter de chaque arrêt pour recharger et organiser leur journée de manière différente. Dans certains pays, les autorités ont imaginé un partage des véhicules entre les chauffeurs, par exemple.

"Nous voulons associer une seconde voiture à certaines licences, à la condition qu'elle soit électrique"

Nous avons dressé une liste de recommandations envoyée aux pouvoirs publics pour faire évoluer la réglementation. Nous avons proposé la possibilité d'associer à certaines licences une seconde voiture, à la condition qu'elle soit électrique. Car pour les licences exploitées par deux chauffeurs sur une journée, il est impossible de travailler 24 heures sur 24 sur une seule voiture électrique.

Il faut aussi une infrastructure de recharge suffisamment efficace et un réseau de bornes de recharge. Aéroports de Paris a présenté aux organisations professionnelles l'installation de nouvelles bornes pour les taxis et un décret est en cours de finalisation pour définir l'interopérabilité des bornes, c'est-à-dire qu'elles soient universelles et compatibles à tous les modèles.

Les stations de taxi pourraient être également repensées car il ne sera plus question de placer les taxis en file indienne mais en épi, pour permettre la recharge, et il faudra trouver une solution pour respecter l'ordre d'arrivée. Nous souhaitons ouvrir des discussions avec les autorités pour faire sortir de terre une station pilote, et nous aimerions que cela soit à Paris. Mais beaucoup de questions se posent encore sur le financement et la structuration du projet.

 

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