L'entreprise paralysée face au handicap
De la simple allergie à la paraplégie, les entreprises doivent légalement et stratégiquement prendre en compte le handicap, comme le font déjà PPR et Air France. Une démarche pas toujours facile.
Une loi de 1987 rend obligatoire
un taux de 6 % de travailleurs handicapés au sein de l'effectif des
entreprises de plus de vingt personnes. Mais moins de la moitié des entreprises
françaises se conforme à la législation. Outre parfois quelques
réticences à recruter des travailleurs handicapés, nombre
d'entreprises rencontrent des difficultés à trouver le bon profil
et font face à un véritable parcours du combattant dans leur processus
de recrutement. Comment en effet trouver les compétences voulues dans une
population handicapée en recherche d'emploi qui ne s'élevait qu'à
258.000 personnes en 2004 et dont le niveau universitaire ou professionnel
est inadéquat ?
Pourtant les structures spécialisées
de préparation et de reclassement (
Agefiph,
EPSR,
OIP...) sont innombrables. Enquête.
Emploi
des personnes handicapées : état des lieux
Sujet périphérique
il y a quelques années, le handicap fait partie des cinq premières
préoccupations des entreprises, au même titre que le vieillissement
ou la couverture sociale. "Depuis deux ans, la situation évolue avec
les questions de développement durable et la remise en chantier de la loi
de 75 et 87", explique Pierre Blanc, directeur du service aux entreprises
de l'Agefip
h, fonds pour le développement de
l'emploi des personnes handicapées, qui récolte les contributions
des entreprises dont le taux de salariés handicapés est inférieur
à 6 %. "Les donneurs d'ordres sont les premiers à prendre
en compte la responsabilité sociale des entreprises."
Les
petites entreprises sont très proches du terrain"
Emmanuel Constans |
 |
Selon les chiffres 2004 de l'Agefiph,
seuls
45 % des établissements assujettis à l'obligation d'employer des
personnes handicapées atteignent leur
quota, et 29 % des établissements n'emploient aucun salarié handicapé.
La notion de handicap est encore trop souvent restreinte à quelques
clichés au lieu de la prendre au sens large du terme, c'est-à-dire
tout ce qui peut gêner plus ou moins, temporairement ou pas, la vie personnelle
et professionnelle d'un individu. Cela va de l'allergie au cancer, de l'épilepsie
à la dépression, de la paraplégie à la restriction
de port de charge, ou encore au diabète et aux problèmes de mémoire...
Le recrutement de personnes handicapées demande une connaissance de leur
milieu et de leurs problèmes. Et les entreprises, désemparées
pour employer des salariés handicapés, ne savent pas vers qui se
tourner, les structures expertes de préparation et de reclassement étant
très nombreuses.
Aujourd'hui, la majorité des travailleurs
handicapés travaillent dans des entreprises de moins de 20 salariés.
"Ces petites entreprises sont très proches du terrain et se caractérisent
par une approche directe des candidats, analyse Emmanuel Constans, délégué de l'Adapt. Dans les grandes
entreprises les systèmes de recrutement sont nettement plus lourds et formalisés.
Tout
dépend alors de la manière dont le recruteur va réagir.
Mais souvent les craintes tombent après un premier recrutement." D'un
autre côté, dans des groupes comme Carrefour ou Casino où
le
turn over est important, on trouve des cellules de recrutement entièrement
dédiées aux personnes handicapées, dont la fidélité
à l'entreprise est appréciée.
Les
entreprises qui ont déjà sauté le pas : PPR, Air France...
En
mars 2004, le groupe PPR - 300 sites assujettis et 47.000 personnes en France
- a inauguré sa propre Mission Handicap. La proportion de salariés
handicapés atteignait à l'époque 3,36 %. Le but est
d'atteindre les 6 % en 2008. "Notre plus grand frein a été
la méconnaissance du sujet", souligne Magali Stamegna, responsable
de la mission handicap chez PPR. Aujourd'hui la mission compte une dizaine de
personnes représentant chacune une enseigne, avec des postes tels qu'un directeur
de magasin, un médecin du travail salarié, ou une personne des ressources
humaines, suivant les besoins de chaque enseigne. La mission est rattachée
à la direction du développement social et des rémunérations
qui dépend de la DRH.

"A
partir d'un tronc commun nous envisageons les problématiques différentes
suivant les enseignes, explique Magali Stamegna. Pour Redcats par exemple, il
s'agit de la prévention et du traitement de l'inaptitude due aux process industriels." La mission très récente développe les chantiers
au fur et à mesure, celui de la formation étant prévu pour
2006. Aujourd'hui une filière de reclassement par enseigne travaille main
dans la main avec la mission handicap. "Il était impératif
de ne pas créer de filière parallèle pour l'emploi des personnes handicapées,
et suivre les processus classiques de l'entreprise."
Chez Air France, la mission handicap est active de longue date.
"Suite à la loi de 1987, nous avons signé
un premier accord d'entreprise en 1991, relate Caroline Millous,
responsable de l'action sociale chez Air France et chargée
de la politique emploi handicap. A l'époque nous comptions
moins de 3 % de personnes handicapées dans notre
effectif, hors personnel à l'étranger. Fin 2004,
la proportion atteignait 6,2 % sur un total de 55.000 personnes."
Au lieu de verser un montant à l'Agefiph, le budget est
alloué à la mission handicap, soit 1,6 million
d'euros en 2004.
Au sein d'Air France, les salariés handicapés ont aussi bien des
postes de mécanicien, d'informaticien, d'agent de
gestion ou des services commerciaux. Il n'y a pas de poste réservé
à des individus handicapés. En revanche, il y a
très peu de navigants handicapés à cause
de la visite d'aptitude au conseil de l'aviation civile qui
interdit toute déficience physique, sensorielle... En
2005, en pleine maturité, la mission handicap d'Air France
a créé une formation gratuite pour les personnes
handicapées qui ont postulé comme agent d'escale
commerciale et ont manqué de peu le recrutement. La formation
de dix personnes sur sept mois permet à cinq d'entre
elles d'être en cours d'embauche actuellement. Aujourd'hui,
Air France souhaite rééditer la formation, mais
ne trouve pas de candidat qui ait le niveau d'entrée...
Un
problème de société et non d'entreprise "
Caroline
Millous |
 |
"Le problème sur un poste de cadre n'est pas le handicap mais
le niveau de formation trop bas. C'est un problème de société
et non d'entreprise, interpelle Caroline Millous. On ne trouve pas de cadre handicapé."
La population des demandeurs d'emploi handicapés ne compte que 12.000 cadres
selon l'Agefiph, tous secteurs confondus, soit moins
de 5 % de la population handicapée.
Pourtant, selon Emmanuel Constans, de l'Adapt, "la
demande de formation est énorme, tout autant que les listes d'attente.
Les places manquent comme les crédits de formation consentis par l'Etat."
Il y a seulement 8.000 étudiants handicapés en université,
école ou IUT.
Des enjeux non négligeables
pour les entreprises
Or recruter des salariés handicapés
présente un enjeu financier important pour les grandes entreprises
(lire
l'article
"Recruter des salariés handicapés"). Le
s
entreprises qui n'atteignent pas le quota de 6 % de salariés handicapés
versent des contributions à l'Agefiph qui se montent au total à
404 millions d'euros pour l'année 2004. Par ailleurs, Jean-Luc Odeyer,
consultant en ressources humaines, précise que "la
loi
du 11 février 2005 transforme la possibilité des entreprises
de négocier avec les partenaires sociaux en une obligation chaque année,
sauf si des accords sont négociés, ce qui laisse trois ans de délais
et exempte l'entreprise de contribution".
Pour Guy Tisserant, fondateur de TH Conseil société de conseil et
formation pour handicapés, il s'agit d'un enjeu stratégique,
notamment au regard du papy-boom. "On ne peut pas se permettre
d'ignorer les 258.000 demandeurs d'emplois handicapés,
soit 28 % de la population invalide, contre 10,2 %
pour les valides." Les entreprises "fabriquent"
de plus en plus de handicapés psychologiques ou physiques
car les gens travaillent de plus en plus tard et vieux. "Il
ne faut pas attendre pour s'occuper du problème",
prévient-il. Aujourd'hui, selon l'Agefiph, moins de 15
% des actifs handicapés le sont de
naissance, environ
40 % par accident ou maladie lié au travail, et
45 % suite à des accidents de la vie. Et d'après
Guy Tisserant, 80 à 90 % des entreprises qui recrutent
des personnes handicapées en sont très satisfaites. Inclure
une personne handicapée dans une équipe amène
les gens à relativiser leurs propres problèmes...
Agefiph :
Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes
handicapées
EPSR : Equipe de préparation et de suite du reclassement
OIP : Organismes d'insertion et de placement
Adapt : Association pour la réinsertion sociale et professionnelle des personnes handicapées
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