Cet ophtalmologiste de 51 ans n'a plus opéré d'yeux depuis longtemps. Il y a vingt-six ans, il part chercher aux Etats-Unis des outils informatiques pour son hôpital. Il décide de s'y établir, se fait engager par un laboratoire pharmaceutique, apprend les bases du lobbying, revient en Europe et ouvre son propre cabinet de lobbying et de conseil stratégique. Fort de son expérience pluridisciplinaire, il se spécialise dans les rapprochements d'intérêts inter-filières. Parcours d'un touche-à-tout qui n'en finit pas de développer des projets.
Vous étiez ophtalmologiste chirurgien à l'hôpital parisien des Quinze-Vingt lorsque, il y a vingt-six ans, vous avez commencé à changer de parcours
Louis Aubouin. Au départ, j'étais simplement à la recherche de certains outils pour ma pratique médicale - traitement d'image et saisie par dictée vocale. De fil en aiguille, j'en suis venu à me passionner pour le sujet. J'ai profité de vacances aux Etats-Unis pour prendre contact avec une société, Dragon Systems, dont c'était la spécialité. Me plaisant beaucoup outre-atlantique, j'ai décidé d'y chercher un poste. En l'absence d'équivalence de diplômes, j'ai renoncé à être praticien. C'est donc un laboratoire pharmaceutique qui m'a recruté, dans un premier temps en France, avant de m'envoyer à Boston. Et en parallèle de mon activité chez eux, j'ai investi dans Dragon Systems.
Comment vous êtes-vous préparé à assurer votre nouvelle fonction ?
Mon employeur m'a fait suivre une formation de type MBA en marketing et communication. Mon rôle, ensuite, a été de défendre ses produits sur le marché américain, notamment auprès de la Food and Drug Administration. C'est là que j'ai appris les bases du lobbying. Comme il s'agit d'un tout petit monde, d'autres laboratoires pharmaceutiques se sont dit : "Si ce Frenchie est capable de faire ce métier aux Etats-Unis, il saura aussi le faire chez lui en Europe." C'est ainsi que j'ai rejoint l'américain Upjohn - maintenant filiale de Pfizer - qui m'a envoyé à Bruxelles.
Les parcours atypiques sont certainement les plus enrichissants." |
C'était en 1984 et le lobbying, en Europe, n'existait quasiment pas
Ce fut ma grande surprise. Je m'attendais à rencontrer mes alter ego français, mais il n'y avait que des Américains - déjà très présents à Bruxelles - et quelques Britanniques. Les fonctionnaires européens me disaient manquer de gens dotés d'une très bonne connaissance du contenu des dossiers, pouvant en faire l'analyse, la synthèse et proposer une orientation. Je me suis mis sur ce créneau, dans le domaine de la santé. Or quand on argumente sur le contenu, on influence : c'est d'ailleurs le seul lobbying efficace et durable. C'est le moment où j'ai créé ma première société de conseil en stratégie et de lobbying.
Pourquoi ce besoin de changer à nouveau de métier ?
J'ai toujours été un touche-à-tout. Même si mes goûts, quand j'étais jeune, me portaient vers la médecine et le vivant, j'ai toujours eu cette angoisse, presque existentielle, à me limiter à un seul domaine. Je suis donc resté ouvert aux filières qui n'étaient pas les miennes. D'ailleurs, en parallèle de mes activités de lobbying, j'ai poursuivi mon partenariat avec Dragon Systems, apprenant beaucoup sur la finance, mais aussi sur divers métiers : informatique, électronique, ainsi que tous les métiers des clients de Dragon, aéronautique et énergie notamment. Je me suis ainsi constitué un réseau de relations très diversifiées. Lorsque je me suis désengagé de Dragon, j'ai fusionné ce réseau avec celui de ma société, et étendu mon champ d'action à un secteur plus vaste que la santé.
Votre activité actuelle vous satisfait-elle enfin ?
Absolument. Le domaine du conseil stratégique permet parfaitement de s'immerger en profondeur dans différents univers. Cela dit, je prévois de créer un autre cabinet avant la fin de l'année : Euro Interaction. Son objet sera précisément de favoriser la création de valeur née de la convergence d'intérêts de filières différentes. Par ailleurs, la stratégie de ma société actuelle, Interaction Media Systems, était jusqu'ici d'avancer discrètement : on influence beaucoup mieux quand on ne crie pas sur les toits que l'on fait du lobbying. Mais maintenant que je suis établi, en Europe mais aussi en Chine, en Inde et dans les Emirats Arabes Unis, je vais pouvoir améliorer ma visibilité et viser une meilleure rentabilité.
Si vous deviez refaire votre parcours, que changeriez-vous ?
Si j'avais voulu aller plus vite, il m'aurait fallu faire une école de commerce. J'ai sans doute perdu du temps au départ. Cela dit, c'est bien ma connaissance opérationnelle d'un certain nombre de métiers qui m'a permis de comprendre les interactions possibles entre filières et de détecter des zones de création de valeur. Les parcours atypiques sont certainement les plus enrichissants en termes de connaissances et de relations humaines. Et si l'on arrive à conceptualiser tout ça, en termes pécuniaires !
Quels conseils donneriez-vous à ceux qui aimeraient faire comme vous ?
Je leur conseillerais de rester ouverts à différents métiers. L'avenir, et donc les carrières, sont dans l'intersectoriel. Il sera forcément utile de connaître plusieurs métiers, afin de pouvoir devenir un bon généraliste opérationnel. Commencer par la filière commerciale est sans doute un bon calcul. Idéalement, je préconiserais plutôt une filière scientifico-commerciale, mais elle n'existe pas en France. Et après cela, rester ouvert aux autres filières que la sienne, quitte à les trouver à l'étranger, que ce soit dans un cadre universitaire ou professionnel. Cela en se montrant toujours proactif. Evidemment, c'est valable pour tout un chacun, mais peut-être encore davantage pour ceux qui envisagent de faire du lobbying.
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