|
1.
Bilan et projet "Je
veux que l'Etat continue à donner l'exemple et
à se mobiliser"
Le Journal
du Net. Dans le programme que vous venez de présenter,
vous relevez parmi les "trois défis structurels que
notre pays doit relever dans les cinq prochaines années",
celui de la diffusion des nouvelles technologies de
l'information, "qui portent en germe une nouvelle révolution
industrielle". Quels sont selon vous les principaux
axes de cette révolution ?
Lionel Jospin.
J'ai fait de la préparation de notre pays à cette révolution
l'une des priorités de l'action du gouvernement dès
août 1997, parce que je suis convaincu que la révolution
de l'internet et des technologies de l'information est
fondamentale : elle s'applique directement à nos manières
de travailler, de communiquer, de vivre au quotidien.
Elle transforme notre économie et nos entreprises. Alors
que ce phénomène ne cesse de prendre de l'ampleur, je
mets logiquement ce défi au cœur de mon projet.
Vous
avez fixé comme cap de devenir "l'économie numérique
la plus dynamique d'Europe". Selon quels critères jugerez-vous
avoir atteint cet objectif?
Pour que la France devienne l'économie numérique
la plus dynamique d'Europe, je vois trois conditions
: que notre recherche et nos entreprises des technologies
de l'information soient les plus performantes ; que
le haut débit soit accessible sur l'ensemble du territoire
national ; que les Français bénéficient des tarifs les
moins chers d'Europe pour l'accès à l'Internet.
En
1997, à Hourtin, vous avez annoncé faire de l'entrée
de la France dans la société de l'information l'une
des priorités de l'action gouvernementale. Vous vouliez
bâtir une "société de l'information pour tous". Quelles
sont les réalisations dont vous êtes le plus satisfait
?
Dès mon arrivé à Matignon, j'ai voulu rompre avec l'inertie
qui avait précédé. J'ai donc lancé le programme d'action
gouvernemental pour la société de l'information (PAGSI),
qui a consisté à attaquer les principaux blocages de
front. Je prendrai quelques exemples des résultats pour
moi les plus significatifs.
Dans l'éducation, le raccordement
à internet est généralisé pour les lycées et les collèges
et dépasse 60% pour les écoles primaires. Je rappelle
que par exemple pour les écoles, il était de 1% en 1997.
Nous avons généralisé la formation pour les enseignants
; les élèves de troisième passeront dès cette année
le brevet informatique et internet. C'était la première
priorité, et c'est la réalisation dont je suis le plus
fier.
Deuxième exemple, l'administration
électronique, dont la construction se poursuit depuis
des années, est arrivée à un palier significatif. De
nombreux services et formulaires sont maintenant disponibles
en ligne, notamment sur le portail Service-public.fr
qui s'est vu primé à l'échelon européen. Les principales
informations publiques sont en ligne (appels d'offres,
textes, rapports officiels...), etc. Tout ceci commence
peu à peu à modifier les rapports des citoyens avec
l'administration, et c'est pour moi le plus important.
Lutter contre le fossé numérique,
qu'il soit social, géographique ou générationnel, a
été une autre priorité. Il y a aujourd'hui plus de 3.000
espaces publics d'accès à l'internet et au multimédia,
fréquentés en priorité par les jeunes, les demandeurs
d'emplois et les personnes âgées. Plus de 5.000 emplois
jeunes y assurent des fonctions de formateur. Voilà
un autre résultat tangible.
Et puis, j'y reviens, je crois
que nos actions de soutien à l'innovation ont vraiment
accompagné le développement du secteur des technologies
de l'information. J'en ai cité des exemples, mais je
pense aussi à la décision de réduire le prix des licences
UMTS face au changement du calendrier technologique
et des conditions du marché. Elle a été accueillie par
les acteurs comme une vraie mesure de soutien, et je
m'en réjouis.
A
l'époque du discours d'Hourtin, on parlait de retard
français dans l'utilisation des technologies de l'information.
Estimez-vous que ce retard a été rattrapé?
En 1997, la France, pourtant une nation d'excellence
technologique, se singularisait en effet en restant
à l'écart de la révolution de l'internet, et l'inertie
des gouvernements Balladur et Juppé y avait contribué.
Je crois que nous avons parcouru un chemin considérable
depuis. Dans bien des domaines, nous sommes dans la
bonne moyenne européenne, voire en pointe, comme pour
la recherche ou l'administration électronique.
Mais
tous ces résultats ne sont à mes yeux qu'un premier
acte. Je sais que nous pouvons aller encore plus loin
et je veux que l'Etat continue à donner l'exemple
et à se mobiliser pour soutenir les acteurs.
Entre
le faible taux d'équipement des ménages en micro-ordinateurs
et le nombre encore limité d'utilisateurs français d'Internet,
quel facteur vous préoccupe le plus?
Le taux d'équipement des ménages encore insuffisant.
C'est pourquoi, dans mon projet, je prévois un ensemble
de mesures de soutien à l'équipement des ménages qui
ont des enfants scolarisés.
En
quoi consiste le "grand plan d'équipement des jeunes"
dont parle votre programme et quels moyens entendez-vous
mettre en place pour l'appliquer?
Mon projet prévoit trois priorités dans ce domaine :
- pourvoir les écoles primaires à hauteur d'un ordinateur
relié à l'Internet pour cinq élèves ;
- aider les familles des collégiens et des lycéens à
acquérir un ordinateur ;
- permettre à chaque étudiant du supérieur de disposer
d'un ordinateur portable.
Ces
objectifs forts seront atteints par un soutien de l'Etat
à l'équipement des écoles et, s'agissant de l'équipement
personnel, par un soutien bénéficiant en priorité aux
revenus les plus modestes.
Des
mesures de soutien à l'équipement des familles se justifient
parce que les élèves de collèges et de lycées doivent
utiliser de plus en plus les ordinateurs en dehors du
temps scolaire. Ne pas en avoir chez soi devient alors
un vrai handicap et un facteur de nouvelle inégalité.
L'effort doit donc se concentrer sur les familles les
moins favorisées.
Dans
le supérieur, la mobilité des étudiants entre domicile,
lieu d'enseignement et lieu d'étude, voire lieu de travail,
doit être prise en compte. L'ordinateur est un outil
personnel, indispensable pour l'élaboration des travaux
demandés, pour l'accès aux sources d'information et
pour le courrier électronique. Je nous donne comme objectif
que chaque étudiant puisse acquérir un ordinateur portable.
Vous
préconisez le raccordement de l'ensemble du territoire
à l'Internet à haut débit d'ici 2005. Est-ce à vos yeux
la priorité absolue du développement de l'Internet en
France?
En effet, c'est une autre priorité de mon projet que
de permettre l'accès au haut débit sur tout le territoire.
Les NTIC constituent désormais une clef du développement
local. Laissés aux seules forces du marché, 25% des
ménages n'auraient pas accès au haut débit en 2005.
Or, le haut débit permet un tarif forfaitaire et des
services nouveaux, notamment pour les usages professionnels
ou de service public (raccordement des écoles à haut
débit, téléformation, télésanté, etc.).
L'action
publique est donc primordiale. Dans le prolongement
du plan "haut débit 2005" que nous avons lancé en juillet
2001 à Limoges, nous mobiliserons les moyens nécessaires
pour atteindre l'objectif d'un accès possible de tous
les Français à l'internet à haut débit en 2005.
Ne nous y trompons pas : comme les routes ou les voies
ferrées en leur temps, les choix en matière de NTIC
auront un effet décisif sur le développement économique,
l'emploi et par conséquent sur l'équilibre social de
notre territoire. L'accès à l'internet à haut débit
demain répondra au même besoin que l'accès à l'électricité
ou au téléphone de chaque foyer hier.
Quelles
sont les mesures les plus urgentes à prendre pour accélérer
ce déploiement ? Et quelles mesures préconisez-vous
en faveur de l'accès forfaitaire à bas débit?
Je pense qu'en premier lieu, une baisse conséquente
des tarifs de dégroupage permettrait de favoriser une
émergence rapide d'offres d'accès à l'Internet à haut
débit, grâce à l'ADSL, à des prix concurrentiels. 45
€ par mois pour un abonnement à l'ADSL, c'est beaucoup
trop cher pour un grand nombre de ménages. France Telecom
a indiqué que 70% des lignes pourraient accéder à la
technologie ADSL d'ici la fin de l'année. Une baisse
des tarifs de dégroupage répercutée sur les offres tarifaires
permettrait donc à 70% des foyers qui le souhaitent
de bénéficier d'un accès à haut débit dans les neuf
prochains mois.
Pour
les 30% restants, il nous faudra poursuivre une politique
publique volontariste, afin de permettre le déploiement
d'infrastructures à haut débit dans les zones où les
opérateurs n'iront pas spontanément, pour des raisons
économiques ou techniques. Le renouvellement des contrats
de plan État-Régions en 2003 sera à ce titre un rendez-vous
important pour l'Etat et les collectivités locales.
Il
faudra aussi multiplier les expérimentations à grande
échelle de technologies alternatives comme, par exemple,
les technologies sans fil.
Pour
l'accès forfaitaire à bas débit, nous avons permis,
comme je l'avais souhaité au début de 2001, l'apparition
d'un offre de revente à la capacité pour les fournisseurs
d'accès à l'internet. Il faut à présent que les niveaux
de prix de cette offre diminuent.
Comment jugez-vous le rôle
qu'a joué jusqu'ici France Telecom dans ce déploiement
et qu'attendez-vous de l'opérateur public, dont le rôle
est souvent critiqué actuellement?
La grande compétence technique de France Télécom et
de ses salariés est reconnue. C'est le premier acteur
sur le marché des télécommunications en France. Il a
doté la France d'un des réseaux téléphoniques les plus
performants d'Europe. Il a su innover, développer des
services nouveaux. En cela, il est bien placé pour fournir
l'effort le plus conséquent pour achever, le plus rapidement
possible, le déploiement du haut débit en France.
Pour
autant, notamment dans le déploiement du haut débit,
la concurrence joue et jouera un rôle essentiel. Cela
suppose en particulier des règles du jeu équitables
entre les différents acteurs. Je souhaite par conséquent
qu'une baisse sensible des tarifs de dégroupage de la
boucle locale puisse être observée aussi rapidement
que possible. Il faut continuer à maintenir une forte
pression sur ce terrain.
Aujourd'hui,
l'ouverture à la concurrence dans le secteur des télécommunications
est réelle et a permis de faire baisser très significativement
les prix : pour les accès à l'internet, ils ont été
divisés par trois en cinq ans, ce qui place la France
parmi les pays les moins chers d'Europe.
Tout
en saluant les performances de France Telecom, j'entends
donc conserver une grande attention pour que la concurrence
s'exerce de manière équitable dans ces marchés essentiels
pour l'avenir.
Jugez-vous nécessaire de
renforcer l'autorité de régulation des télécommunications
(ART) et ses pouvoirs de sanction?
L'ART a joué un rôle essentiel, depuis sa mise en place
en 1997, pour le développement de la concurrence sur
le marché des télécommunications français et la baisse
des prix.
A
l'expérience, il est apparu toutefois que la loi de
réglementation des télécommunications du gouvernement
Juppé de juillet 1996, dans le cadre de laquelle cette
autorité intervient, ne lui avait pas donné, dans certains
domaines, l'ensemble des outils nécessaires à une action
efficace et rapide. Il faudra transposer les directives
européennes qui viennent d'être adoptées dans le domaine
des communications électroniques.
A
l'occasion de cette révision du cadre réglementaire
français, je pense qu'en effet, certains pouvoirs de
l'ART, notamment en matière d'interconnexion et de sanctions,
devront être renforcés.
Au-delà,
un meilleur exercice de la régulation au niveau européen
me semble nécessaire. Certaines compétences de régulation
dépassent en effet le cadre national. Je pense notamment
à la gestion des ressources en numérotation, avec l'émergence,
dans les années qui viennent, d'un véritable espace
européen de numérotation : après l'euro, les citoyens
européens sont fondés à souhaiter posséder un numéro
de téléphone personnel unique qui les suivra au gré
de leurs déplacements dans l'Union européenne, sans
que cela se traduise par un coût prohibitif ; Dans le
domaine de la gestion des fréquences, une meilleure
coordination entre les régulateurs nationaux aurait
permis d'éviter la mise en place en ordre dispersé de
l'UMTS qui aura été finalement dommageable à la compétitivité
de l'Union. Je pense aussi à certains aspects de la
réglementation technique de l'Internet : gestion des
serveurs racines, noms de domaine, régulation des dorsales
à très haut débits et règles d'interconnexion en ce
domaine, etc.
Une
régulation à l'échelle européenne me semble donc nécessaire.
Son fonctionnement institutionnel, naturellement, devra
être discuté avec nos partenaires au sein de l'Union.
Suite
de l'interview >>
|