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JDNet.
Comment analysez-vous la rumeur qui vient de toucher Issy-les-Moulineaux
?
Jean-Noël
Kapferer. Ce qui me frappe le plus est qu'il s'agit d'une
version moderne d'un rumeur très ancienne. Historiquement,
les premières traces remontent à 1912. A l'époque,
on disait qu'on était piqué dans les fiacres
et dans les bus. Les rumeurs à propos de piqûres
faîtes par des gens, des serpents, des araignées...
c'est un grand thème de la rumeur en Europe, un peu
comme la disparition d'enfant. La piqûre est un thème
constant de la rumeur. C'est un exemple typique, replacé
dans un contexte moderne. Celui du Sida et de la peur de la
maladie.
Plus généralement, comment analysez-vous les
rumeurs sur Internet ?
Internet supprime d'un seul coup le problème
majeur de la circulation des rumeurs, qui est l'absence de
mémoire. Pour le cas d'une rumeur normale, qui ne passe
pas par le Net, la mémoire fait défaut : la
rumeur peut être en effet oubliée ou déformée.
L'avantage d'Internet, qui est lié à l'informatique,
est le fait de pouvoir toucher un grand nombre de personnes
très rapidement, ne serait-ce que par le biais de son
carnet d'adresses mails, avec un même message. Du coup,
on ne se contente plus d'échanger les rumeurs avec
des personnes que l'on connaît, mais avec un nombre
plus grand de correspondants. En plus, l'effet de source est
important. On retrouve l'essentiel de la rumeur sans erreur.
L'internet est un outil remarquable pour cela. Le "Xeroxlore"
[NDLR : le fait de diffuser des tracts par fax, en référence
au grand fabricant américain de photocopieuses et de
fax] l'était déjà. Avec Internet,
il y a une discontinuité fantastique dans le fonctionnement
des rumeurs.
Retrouve-t-on
les mêmes bases sur Internet que celles que vous décrivez
dans votre ouvrage ?
Tout à fait. Les mécanismes sont les mêmes.
On retrouve l'émotion intense que l'on veut faire partager.
Vous avez l'impression d'avoir trouvé la perle rare
et de faire, du coup, du prosélytisme positif sur un
sujet important. Sur Internet, on retrouve ainsi les grands
classiques de l'émotion négative comme les virus
ou les chaînes (si vous ne faîtes pas passer ce
message, il peut vous arriver des malheurs...).
Quelle
sont les caractéristiques majeures des rumeurs sur
Internet ?
La plus importante me semble être la création
de bases de données sur Internet. Tout est stockée
en mémoire. Par exemple, les sites où les consommateurs
s'expriment sur les produits qu'ils achètent constituent
des stocks de rumeurs. Les consommateurs peuvent s'exprimer
librement en dehors de la publicité. Dans ce cas, la
rumeur est une vérité qui se rétablit
par la base. La publicité dit "ce produit lave
plus blanc que blanc". Sur Internet, l'avis du consommateur
peut être contraire. C'est un ré-équilibrage
des pouvoirs. Ce qui m'amuse beaucoup, c'est la convergence
entre les vieilles et les nouvelles rumeurs. Prenons le cas
d'une chaîne pour faire circuler un document sur Internet
: une entreprise propose des cadeaux si beaucoup de personnes
cliquent sur un lien hypertexte. Ca nous rappelle des vieilles
rumeurs du type : si vous collectionnez des bagues de cigares,
la Seita offrira des chaises roulantes à des paralytiques.
Deuxième point remarquable : la propagation sur Internet
ressemble à une explosion nucléaire en chaîne.
Alors que généralement, le bouche-à-oreille
est, lui, très lent.
L'étude
des terminologies Internet est également intéressante.
Le "buzz" par exemple...
Le "buzz" est
un mot techno, qui a un côté "contenu"
et "bruit". Originellement, c'est le bruit des abeilles.
Un bruit ambiant qui attire l'attention des internautes. On
parle de aussi de "marketing viral" sur Internet.
J'ai trouvé cette expression pour la première
fois dans un article aux Etats-Unis en 98. C'est l'usage de
cette capacité, presque contagieus,e et immédiate
de diffuser des rumeurs.
Autre exemple que vous évoquez dans votre ouvrage :
le cas de la rumeur du tract de l'hôpital de Villejuif
sur des additifs censés être cancérigènes
et qui seraient compris dans des produits de marques connus.
Le JDNet a reçu un exemplaire du tract par mail récemment.
Comment expliquez-vous que ses rumeurs réapparaissent
sur Internet ?
Il n'y a pas de fumée
sans feu. C'est le signe d'un profond trouble alimentaire
à l'heure actuelle dans la population. Le problème
des additifs alimentaires avait totalement disparu. J'ai beaucoup
travaillé sur le tract de l'hôpital de Villejuif
de 1977 à 1985. C'est exactement le même tract
qui est diffusé aujourd'hui sur Internet. La marque
Banga y est encore mentionnée. Or, à l'époque,
elle était leader sur le marché. Ce qui n'est
plus le cas... D'un seul coup, les rumeurs reviennent, alors
que l'actualité parle de fièvre aphteuse et
d'encéphalite spongiforme bovine. Avec cette rumeur,
on réanime donc une sensibilité actuelle qui
est très forte. Le sujet regagne de la pertinence.
L'un
des secteurs qui fait l'objet de manière récurrente
de rumeurs sur Internet, c'est la Bourse. Comment expliquez
ce phénomène ?
C'est normal. Le fonctionnement
de base de la Bourse, c'est le tuyau, c'est-à-dire
une information rare, valable dans une période de temps
limité. La Bourse devenant de plus en plus un marché
de novices, le réseau est important car les personnes
qui veulent s'y initier ne sont pas des experts. Ce qui ennuie
la COB, c'est que les tuyaux peuvent tourner en manipulation.
Comment une entreprise
peut-elle contrer une rumeur sur Internet la concernant ?
Il faut
être capable de détecter les prémices
de ce qui pourraient devenir une rumeur. Internet est un média
réactif, ce qui oblige l'entreprise à rebondir
immédiatement. Des directions de communication financière
des grandes entreprises créent des agents de veille
concernant les rumeurs sur Internet. Toutefois, ce type de
rumeurs disparaît rapidement si l'entreprise prend rapidement
la parole de manière officielle. La parole des analystes
financiers vaut de l'or.
Vous songez
à réactualiser votre ouvrage "La rumeur,
le plus vieux média du monde" avec une section
Internet ?
Je travaille actuellement
sur un produit autour des rumeurs et Internet. Ce sera probablement
un livre dédié. Ca en vaut la peine.
Vous êtes également
un spécialiste des marques. Comment les entreprises
peuvent-elles utiliser l'Internet ?
Je travaille actuellement
sur la manière d'utiliser le buzz par les entreprises.
Aux Etats-Unis, les dotcoms ont beaucoup utilisés le
buzz, contrairement à leurs homologues européennes.
Les créations de grandes marques se sont beaucoup faites
par le bouche-à-oreille. Je pense que cela crée
des marques beaucoup plus fortes que les campagnes publicitaires.
Le conseil que je donne donc aux entreprises est de mettre
beaucoup plus de bouche-à-oreille et de buzz dans les
plans marketing.
Avez-vous
un exemple en tête ?
Je trouve qu'Amazon utilise merveilleusement bien les rumeurs
sur Internet. Lorsque que l'on choisit un livre, Amazon apporte
des suggestions en plus. Il indique au consommateur : "Vous
avez acheté ce livre. Voici ce que les autres acheteurs
ont choisi massivement". C'est formidable : au lieu de
vendre un livre, Amazon en vend deux. C'est la contagion.
C'est viral. De plus, le libraire permet à un acheteur
de recommander un livre directement à un ami.
Quel
est votre site d'information favori ?
Je reçois la newsletter de Strategies
Europe. J'aime bien que les gens fassent la sélection
d'information pour moi et identifie l'actualité principale.
En dehors de vos
activités professionnelles, quelles sites consultez-vous
pour vos loisirs ?
Je n'en ai pas. Je suis
quelqu'un qui adore travailler. J'ai un métier passionnant
et mes centres d'intérêts sont en dehors de la
logique Internet.
Qu'aimez-vous sur
Internet ?
La personnalisation. C'est toujours le
même exemple qu'avec Amazon.
Je trouve que Kelkoo,
le comparateur de prix, est assez malin. Ca comprend bien
le problème des consommateurs. Comment se repérer
dans l'offre ?
Que détestez-vous
?
La pression sociale. Je
pense que beaucoup d'entrepreneurs sont allés sur Internet
parce qu'il fallait y aller. A mon avis, si on regarde les
expériences des grands de la distribution type Houra
ou Ooshop, ils ne sont pas près de gagner de l'argent.
Mais il fallait plaire aux analystes financiers et leur indiquer
que des acteurs de la vieille économie s'intéressaient
à Internet. La pression sociale étant retombée,
je pense qu'il y aura plus de réflexion avant de se
lancer. Et tant mieux.
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