Bien qu'il
s'en défende, Valentin Lacambre est un personnage de l'Internet
français. Le créateur d'Altern.org
a été rendu célèbre malgré
lui par l'affaire Estelle Hallyday (Lire l'analyse
juridique parue dans le JDNet) qui a largement alimenté
les premières chroniques judiciaires de l'Internet. Au
lendemain du vote en lecture définitive par l'Assemblée
nationale de l'amendement Bloche, qui fixe les contours des nouvelles
obligations imposées aux hébergeurs de sites Web
(Lire l'article
du JDNet), et après sa réaction à chaud la
semaine dernière dans nos colonnes (Lire l'article
du JDNet), Valentin Lacambre en dit davantage sur cette loi, ses
projets et l'avenir d'Altern.org.
Propos recueillis par Fabien Claire le 7 juillet 2000
.
JDNet.
Cette fois, Altern c'est vraiment fini ?
Valentin Lacambre. J'arrête effectivement les hébergements
gratuits, parce que ça ne devient ni gérable ni
moral. Je ne conserve que les services gratuits de communication
privée qui, eux, ne sont pas touchés.
Combien
de sites étaient encore hébergés par Altern?
Il y a au total plus de 40.000 inscrits, sur lesquels on peut
retenir un peu plus de 15.000 sites actifs. Leurs créateurs
vont devoir aller se faire héberger ailleurs. J'ai expliqué
cela sur mon site depuis deux jours.
Que
va-t-il se passer maintenant, concrètement. Les éditeurs
de sites ne vont-ils pas être tentés d'aller se faire
héberger à l'étranger?
Oui, mais pas seulement. En ce moment, certains anciens essayent
de monter un service mutualisé pour reprendre les sites
hébergés sur altern. Leur idée est de pouvoir
s'héberger eux-mêmes dans les conditions de responsabilité
de la loi.
Pourquoi vous résoudre à cette décision définitive?
Il y a deux raisons nées de la loi, d'abord le mécanisme
de gestion des conflits. En cas de plainte, quelque soit sa forme,
y compris un email anonyme par exemple, s'il est possible qu'il
s'agisse d'un contenu illégal, je dois envoyer une lettre
recommandée au procureur de la République pour lui
donner tous les éléments d'information à
ma disposition. Il s'agit du nom du site, une copie de la plainte
ainsi que le nom et l'adresse de l'auteur du site. Parfois, l'appréciation
de la conformité d'un contenu à la loi peut être
évident, mais il peut aussi s'avérer plus subtil,
notamment lorsqu'il s'agit de diffamation. Jusqu'alors par exemple,
Altern hébergeait un site satirique sur Charles Pasqua.
Je recevais régulièrement des protestations contre
ce site et dans le cadre de la loi, je devrais donc quatre ou
cinq fois par mois envoyer un recommandé au procureur de
la République pour lui indiquer que monsieur Untel se plaint
de ce site au contenu satirique créé par monsieur
Machin. Cette idée me pose un vrai problème moral.
Je ne me sens pas particulièrement de vocation pour devenir
une sorte d'indicateur ou d'auxiliaire de justice.
Et
la deuxième raison?
Il s'agit de l'obligation initiale de détenir les noms
et adresses des sites hébergés. Je ne peux satisfaire
à cette obligation aujourd'hui et je n'ai pas l'intention
de constituer un tel fichier.
Vous
convenez quand même qu'il est nécessaire de pouvoir
identifier l'auteur d'un site au contenu illicite, l'auteur d'un
site nazi par exemple?
Mais il n'y avait pas de problèmes pour faire respecter
la loi, nous étions parfaitement en mesure de d'identifier
l'auteur d'un contenu illégal à partir des seules
données techniques. Le gouvernement lui-même reconnaît
que cette idée n'a pas un objectif de police, puisque n'importe
qui peut écrire n'importe quoi. Il faut rechercher l'objectif
ailleurs. En revanche, sur le fait de savoir s'il faut pouvoir
retrouver l'auteur du contenu illicite, oui, bien sûr, c'est
évident! Un comité d'experts du G8 vient de rendre
un rapport dans lequel il préconise que la loi fasse obligation
aux prestataires techniques de conserver les données de
connexion un certain temps pour permettre la traçabilité.
C'est ce que je faisais et cela suffit pour identifier n'importe
lequel de ces auteurs. S'il y a un endroit où on est tracé
du bout des doigts à la racine des cheveux c'est bien sur
Internet. La CNIL elle-même le dit. Je suis d'ailleurs vraiment
intrigué par cette nouvelle loi qui oblige les hébergeurs
à conserver les noms, prénoms et adresses des auteurs
de sites sans leur fixer de règles pour les empêcher
d'exploiter commercialement ces noms.
Vous
n'avez jamais envisagé la cession d'Altern?
Ca, non! Je n'ai d'ailleurs pas reçu de propositions récemment.
La seule hypothèse aurait été de vendre à
un truc parfaitement honorable, mais s'il s'agit de vendre Altern
pour que les gens aillent y mettre de la publicité, c'est
hors de question. Attention, je ne suis pas complètement
désintéressé, je vis de mes activités
mais mon but est de fonctionner sous forme solidaire en rendant
réellement un service. Je veux juste vivre d'un service
qui plaît à tout le monde.
Quelle
est l'activité qui génère la plus grande
part de vos revenus?
L'hébergement payant pour les deux tiers et encore un petit
tiers du minitel.
Et
gandi, votre activité d'hébergement de noms de domaine
?
Gandi ne rapporte
pas grand chose. L'activité brasse pas mal d'argent, mais
également beaucoup de dépenses. Au final on ne va
pas s'acheter d'appartements avec! (rires).
Combien
de noms de domaine enregistrés à ce jour?
Depuis début mars, nous avons enregistré a peu près
67.000 noms. Le but, c'est de faire en sorte que tout le monde
puisse acheter son nom de domaine très facilement de manière
à rester indépendant vis à vis des prestataires.
L'idée est de leur apporter une gestion de noms de domaine
sans embrouilles.
Et
pour le dépôt des .fr?
C'est toujours l'AFNIC qui a le monopole du dépôt
des .fr que lui a accordé l'Etat, et ce dernier conserve
un droit de veto sur ce dépôt. L'AFNIC, elle, fonctionne
avec sa propre forme de hiérarchisation sociale. La logique
de l'AFNIC, c'est que les entreprises peuvent avoir mon-entreprise.fr,
les association peuvent avoir association.asso.fr. Pour les personnes,
c'est mon nom-mon déterminant.nom.fr. Dans cette organisation,
les entreprises sont des citoyens plus que citoyens, les associations
sont un peu moins des citoyens et personnes physiques le sont
encore moins. A mon avis, il y a un bug. Nous voulons, nous, permettre
à chacun d'avoir le nom qu'il veut dès lors qu'il
est disponible.
Après l'affaire Hallyday, vous aviez indiqué avoir
fait l'objet de plusieurs plaintes toujours fondées sur
le contenu des sites que vous hébergiez. Avez-vous encore
des procès en cours?
Il en reste deux. Le premier, l'affaire Caliméro, devrait
bientôt connaitre un dénouement. Le second est l'affaire
Radio France.
De
quoi s'agit-il ?
Pour Radio-France, j'ai reçu une lettre recommandée
au sujet d'un site qui diffusait les émissions de Radio-France
en MP3. J'ai donc supprimé le site des serveurs Altern
et renvoyé une lettre recommandée pour leur signifier
que j'avais retiré le site. Le problème est que
le site est toujours en ligne (on le trouve sur Yahoo!), même
s'il n'est plus hébergé chez moi. Ils m'ont attaqué
mais ce n'est plus moi qui héberge le site.
Il
y a donc erreur sur l'hébergeur?
Je n'en suis même pas certain. Cela dit, je ne suis pas
surpris. J'ai l'habitude des procès débiles et parfois,
je dois dire, les décisions me surprennent...
Vous
avez d'autres projets de services en ligne?
Pas plus tard qu'en fin de semaine prochaine, je vais proposer
un service de mail sécurisé crypté en 128
bits. Cela vise d'abord les salariés d'entreprises qui
ont dernièrement reçu un mail de leur direction
indiquant que leur courrier électronique peut être
lu. De plus en plus de gens me demandent des services de confidentialité.
Ils pourront bénéficier de ce service gratuitement.
On commence tous à en voir l'utilité, car configurer
Pgp est quand même assez affreux.
Quels
sites trouvez-vous intéressants?
Il y en a énormément. Je vous recommanderais par
exemple the dernier moteur de recherche qui ne truande pas en
ne vendant aucun mot-clé, northerlight.com.
Dernièrement, j'ai bien aimé presselibre.org,
qui propose par exemple des informations intéressantes
sur la façon dont le journal Le Monde a couvert la guerre
au Rwanda. Le Monde a déposé plainte contre le journaliste
qui avait écrit ça mais a été débouté
par la Cour d'Appel de Paris. C'est intéressant de lire
ce type d'information. On remarquera que les journalistes qui
font ce site ne donnent pas leurs noms, mais c'est nécessairement
des gens du milieu. Avec la nouvelle loi, ils devront donner leur
nom à leur hébergeur. J'aime bien également
slashdot.org
qui est une source d'information inévitable.
Un
regard sur l'histoire Altern et ses rebondissements?
Je m'attendais à faire un petit boulot d'artisan technique
qui a un peu dégénéré. C'est une belle
histoire très sympathique. Mon seul regret concerne le
comportement des autorités françaises et leurs réflexes
fantasmatiques et paranoïaques. La vision qu'ont nos politiques
d'Internet, c'est d'abord la peur de la diffamation.