Partager cet article

RSS
BOURSE

RUBRIQUES

Tous nos articles

Journal du Net > Management >  Philippe Manière (Institut Montaigne)
ECONOMIE
 
03/05/2006

Philippe Manière (Institut Montaigne)
"13 % de nos 400 propositions ont été discutées au Parlement"

Objectifs visés, profil des adhérents, travaux réalisés… Le directeur de l'Institut Montaigne a répondu aux lecteurs du JDM sur le fonctionnement et le rôle de ce think tank français.
  Envoyer Imprimer  


Comment fonctionne un think tank ? Quelles sont ses actions concrètes ? Quelle influence a-t-il vraiment ? Philippe Manière, directeur général de l'Institut Montaigne, think tank français, a répondu aux questions des lecteurs du Journal du Management lors d'un chat.


Que signifie think tank ? Quelle est la vocation d'une telle structure ?
Philippe Manière. Mot à mot, think tank signifie réservoir de pensée. C'est une organisation indépendante qui réfléchit et met au point des propositions de politiques publiques (emploi, fiscalité, intégration des minorités...) et les met ensuite sur la place publique pour nourrir le débat et aussi dans l'espoir que ces propositions soient reprises par le décideur public (parlementaires, ministres...) qui peuvent les transformer en lois.

Combien de think tanks existe-il en France ? En Europe ? Aux Etats-Unis ?

Les think tanks sont nés au Royaume-Uni puis aux Etats-Unis au début du XXème siècle mais leur développement, dans ces deux pays, date des années 60 à 80. Il en existe beaucoup (Heritage, Cato, Hudson, AEI à Washington ou New York par exemple, mais il y en a des dizaines, CER, Fabian Societu, Adam Smith Institute, Civitas à Londres entre autres). Ils ont profondément empreint les politiques de leaders aussi variés que Reagan et Clinton, Thatcher et Blair. En France, c'est plus récent. Je dirais qu'on peut trouver une quinzaine de think tank à Paris, avec des caractériellement variés en termes d'indépendance politique et / ou financière et aussi traitant des sujets différents de l'un à l'autre.


On bascule dans une culture politique où les think tanks ont leur place."

De qui est composé votre think tank ?
C'est difficile de répondre, car beaucoup de personnes travaillent avec nous. Concrètement, nous sommes 7 salariés, il y a un Comité directeur composé de 12 personnes (moitié droite, moitié gauche ou à peu près), intellectuels, patrons, etc.., qui dirigent et valident les travaux et se réunissent une fois toutes les 6 semaines environ. Mais plus de la moitié de nos productions est le fruit de nos groupes de travail qui réunissent environ 12 personnes chacun, toutes (y compris le président) ayant une autre activité professionnelle et travaillant (sauf le rapporteur, qui tient la plume à la fin) "pro bono", c'est à dire sans être payées et pour la beauté du projet. Ils nous apportent des expertises très variées. Enfin, nous organisons régulièrement des conférences et événements ouverts à qui s'inscrit (vous si vous voulez...) et réunissent chaque fois environ 300 personnes. Côté soutiens, ce sont 68 entreprises et 150 personnes physiques qui nous financent (nous n'acceptons aucune subvention publique), aucune contribution n'excédant 2,5 % à 3 % du budget.

Les think tanks ne sont apparus que récemment en France. Quelle est la position de notre pays à ce sujet là ? Rattrapons-nous notre retard ?
Nous sommes encore très en retard vis à vis des Etats-Unis et du Royaume-Uni (mais aussi de l'Europe : floraison de think tanks à Bruxelles...). Ce retard se mesure au financement encore faible (nous sommes l'un des mieux nantis avec un budget annuel de 2 millions d'euros, ce doit être une semaine de dépenses de Heritage à Washington...). Au-delà, le principal obstacle demeure l'absence d'habitude des politiques et des journalistes qui pensent peu à consulter les think tanks. Mais cela change très vite et à l'Institut Montaigne, nous voyons la revue de presse épaissir de mois en mois et nos contacts avec le monde politique se développer très vite. On ne rattrapera jamais le retard vis à vis des pays pionniers, mais on bascule progressivement dans une culture politique où les think tanks ont leur place et jouent un rôle croissant.

Think tanks ou lobbies ... quelles différences ?
Un lobby est une association de gens ou d'entreprises qui ont des intérêts communs et les font avancer parce que ce sont leurs intérêts. On n'est pas loin du corporatisme ou du syndicat professionnel. Le think tank, au contraire, ne poursuit pas des intérêts économiques étroits mais cherche à faire advenir des idées neuves pour faire avancer le pays / la société.

Les think tanks sont ils un excellent moyen de faire du lobbying et de créer des réseaux d'influence ?
Je passe beaucoup de temps à expliquer à des gens qui veulent nous rejoindre à cette fin qu'ils se trompent d'adresse ! Il est vrai que l'on rencontre, dans nos réunions, des gens influents, mais ils ne viennent pas pour se rencontrer ou s'influencer les uns les autres. Un think tank n'est pas plus un club qu'il n'est un lobby !

Pourquoi proposez-vous d'encourager les Français à investir financièrement dans les entreprises françaises ? Leur poids est a priori insignifiant face aux grands fonds d'investissements mondiaux.
Nous pensons qu'il est regrettable que ce soient, justement, des actionnaires étrangers qui aient l'essentiel de la plus-value et des dividendes versés par nos entreprises. L'événement des 20 dernières années, c'est que les entreprises, qui avaient un actionnariat généralement familial, ont maintenant un actionnariat dispersé entre des investisseurs institutionnels qui investissent dans une myriade d'entreprises et, donc, "couvrent" leur risque. Le salarié, lui, est généralement salarié d'une seule entreprise, évidemment ! Du coup, les entreprises sont mises en demeure par leurs actionnaires de prendre plus de risques (ce qui fait plus de rendement), et elles exorcisent ces risques par la diversification du portefeuille géré. Les salariés, eux, ont plus de risque pour leur job... mais pas plus de rendement. Les solutions ? Premièrement, permettre des parcours professionnels plus mobiles pour faire baisser le chômage et dédramatiser les périodes d'inactivité. Deuxièmement, faire que les salariés aient leur part du gâteau en étant, eux aussi, actionnaires. Mais actionnaires du marché, et pas seulement de leur propre boîte, sinon ils courent, sur la même "tête" - celle de leur employeur -, un double risque professionnel et patrimonial.


Les politiques et les journalistes pensent peu à consulter les think tanks.

Que pensez-vous de la taxe "sociale" visant à supprimer les charges sociales patronales sur les salaires en France et d'instituer une taxe à l'importation des produits et prestations faites à l'étranger destinée à financer les charges sociales françaises?
Nous sommes en train de finir un travail sur ce sujet qui sera publié fin mai. (Rendez-vous à www.institutmontaigne.org...) Mais, d'ores et déjà, nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée. Le mode de financement de la protection sociale a peu d'importance pour le coût du travail car, d'une manière ou d'une autre, tout finit par s'ajuster (exemple : plus de TVA fait des prix plus élevés, donc des hausses de salaires pour compenser). En outre, taper sur la valeur ajoutée, c'est taper sur les secteurs d'avenir.

Quelle influence avez-vous concrètement sur les décisions qui sont prises par le gouvernement ?

On ne se vante pas plus de ce genre de succès qu'un gentleman de ses bonnes fortunes féminines... Imaginez que vous soyez ministre, que vous ayez "emprunté" une idée à l'Institut Montaigne (et nous les y autorisons bien volontiers car le résultat seul compte, et pas le droit d'auteur !), vous ne seriez pas très content de voir dans le journal que ce n'est pas votre idée... Ce que je peux dire, c'est que nous avons obtenu que soient discutées au parlement quelque 13 % des 400 propositions formulées jusqu'alors dans nos travaux et que 6 % sont désormais dans les textes. C'est, contrairement aux apparences, beaucoup ! Pour être plus concret, il y a trois ans (il y a prescription et le ministre lui même le disait), nous avons fait un rapport sur les Fondations qui comptait 25 propositions, 20 sont reprises dans le texte de loi d'août 2003 dédié au sujet.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d'idées qui sont sorties de votre think tank ?
En vrac et sur des sujets variés : le CV anonyme (et on revient maintenant avec le dossier anonyme pour entrer en préparation) ; payer directement les agriculteurs pour ce qu'ils font de positif pour l'environnement ; créer un poste de contrôleur général des dépenses publiques rattaché aux présidents de l'Assemblée et du Sénat et qui vérifie le bon emploi des fonds publics et oblige les administrations à rectifier le tir ; entrer dans la statistique officielle et les débats parlementaires une catégorie "hôpitaux privés à but non lucratif" : personne ne les connaît collectivement, même si l'un ou l'autre est connu, alors que, dans leur ensemble, ils sont plus performants que le public et plus solidaires que le privé à but lucratif.

Quelles "bonnes" idées n'arrivez-vous pas encore à faire adopter ?

La plupart, hélas, puisque nous n'en sommes "que" à 13 % d'idées adoptées... En réalité, nous sommes en relation permanente avec les pouvoirs publics et les parlementaires et nous avons des chantiers ouverts sur plein de sujets. Juste un exemple : cette semaine, j'ai parlé au téléphone avec des conseillers de Villepin et discuté avec François Hollande. A tous, nous présentons nos analyses. Ils en retiennent parfois / souvent tel ou tel morceau. Au-delà, nous avons, dans certains cas, beaucoup nourri le débat public - c'est nous qui avons ainsi lancé le débat sur l'intégration des minorités visibles.

En terme de recrutement, que pensez-vous de la discrimination positive ?
Nous ne sommes pas favorables à une politique de quotas, peu compatible avec nos valeurs traditionnelles. Mais il y a un réel problème quand on voit que le même CV envoyé par un black vivant en banlieue ou un blanc vivant aux Invalides a des taux de réponses positives variant de 1 à 8. C'est pourquoi nous encourageons le CV anonyme et le "comptage" anonyme - autrement dit, le chef d'entreprise recense, sur la base de la déclaration anonyme, les membres des minorités visibles, de manière à vérifier qu'il est à peu près dans les proportions de la société française. Nous pensons que tout cela doit se faire sur la base du volontariat, car c'est dans l'intérêt des minorités mais aussi et surtout des entreprises qui élargissent ainsi leur vivier de recrutement et recrutent des gens plutôt mieux motivés en moyenne : surmonter la barrière de l'hostilité raciste, c'est une preuve de caractère et de tempérament.

Quelle est votre rôle à vous au sein de l'équipe dirigeant l'Institut Montaigne ? Vous êtes journaliste tandis que les présidents et vice-présidents sont des PDG ou l'ont été ?

Le président, Claude Bébéar, est président du conseil de surveillance d'Axa, cela l'occupe ! Et il a beaucoup d'autres activités, de même que le vice-président et les autres membres du comité directeur. Moi, c'est différent : l'Institut Montaigne, c'est mon job. J'en suis donc le patron exécutif sous le regard et la "surveillance" du comité directeur. Techniquement, même si je l'ai été 20 ans, je ne suis d'ailleurs plus journaliste (puisque l'Institut n'est pas une entreprise de presse), même si je publie des éditos dans différents journaux, écris une chronique mensuelle dans Enjeux et fais deux heures de talk-show sur BFM le mercredi de 10h à 12h. Mais tout cela au service de l'Institut en faisant vivre le débat sur nos sujets.

Quels sont les critères de sélection quant à l'adhésion des membres ?
Adhère qui veut, on ne va pas refuser les gens qui nous apportent gentiment de quoi développer nos activités... Tous nos adhérents reçoivent les invitations à nos événements et toutes nos publications. Mais l'adhésion ne donne en revanche aucun droit automatique à participer aux groupes de travail. Là, nous faisons une sélection en visant, pour chaque groupe, à avoir hommes et femmes, fonctionnaires et gens du privé, experts du sujet et bons pros d'autre chose qui empêcheront les experts d'expertiser en rond...

Et toujours
  Le dossier : Think tanks : les nouveaux réseaux de l'économie française
Quelle est la position de l'Institut Montaigne concernant l'innovation en France ? Que pensez-vous de l'annonce du Président Jacques Chirac concernant les projets soutenus par l'Agence d'innovation industrielle... ?
Nous considérons que l'innovation est la clé du succès économique de demain et avons consacré au sujet au moins cinq publications. Mais nous sommes dubitatifs sur l'octroi de crédits publics à des projets de recherche appliquée, voire finalisée, comme le navire à grande vitesse, les moteurs de recherche, etc. D'abord parce que, dans le monde entier, le public ne finance que la recherche fondamentale, la recherche appliquée étant naturellement financée par le privé puisqu'il y a intérêt... Ensuite, parce que fixer un objectif précis à des chercheurs fondamentaux est un peu bizarre. Ce n'est pas en cherchant un successeur à la bougie qu'on a découvert l'électricité ! Nous sommes, nous, favorables à un financement public à coups de dizaines ou centaines de millions d'euros seulement, au profit de petites équipes de recherche fondamentale sélectionnées sur leur qualité et non sur ce qu'elles sont censées trouver. Un point positif cependant : les deux nouvelles agences importent en France une logique de candidature et d'appel à projet qui rompt heureusement avec les habitudes égalitaristes de la recherche publique française en général.

Quel est l'impact de l'Institut Montaigne à l'étranger ? Et celui des think tanks français plus généralement ?
Très faible... et ce n'est pas grave : dès lors que nous travaillons à proposer des changements concernant la France, premièrement, ça n'intéresse que les Français et deuxièmement, ça ne peut être mis en oeuvre que par nous Français ! Une exception : un certain nombre de sujets sont forcément européens. Nous travaillons alors avec Bruxelles. Enfin, nous avons fait il y a six mois, un papier "20 idées pour relancer la construction européenne", coproduit avec le CER britannique et la KAS allemande qui nous a valu de l'écho à Bruxelles, Londres, Berlin et Paris.

Ne pensez-vous pas que votre organisation soit une cellule élitiste et oeuvrant dans l'ombre de plus, avec les risques que cela comporte ?
Pas du tout ! On n'a rien d'élitiste, si ce n'est que, bien sûr, on cherche des talents pour formuler de bonnes propositions au décideur public ! Mais nous faisons plancher aussi volontiers un principal de collège de banlieue qu'un chercheur mathématicien de pointe - ni l'un ni l'autre n'étant d'ailleurs connu du grand public... Quant à travailler dans l'ombre, c'est exactement le contraire puisque, justement, nous travaillons uniquement pour faire connaître nos travaux. Enfin, sur notre site, vous avez tout sur qui fait quoi et même la liste des adhérents corporate. On peut difficilement être plus transparent !


Nous pouvons contribuer à lever des blocages de la société que les partis ne savent pas faire sauter."

Pourrait-on comparer un think tank à un parti politique qui n'aurait pas d'enjeu électoral ?
C'est une question marrante que je ne m'étais pas posée comme ça. La comparaison n'est pas bête, c'est vrai, si ce n'est que, en dehors de l'enjeu électoral, il y a une autre différence : nous n'avons pas de parti pris idéologique et nous cherchons des solutions pragmatiques. Au comité directeur, il y a un ancien du cabinet de Cresson, deux anciens de chez Rocard, l'ex-ministre des affaires étrangères d'Aznar, Nicolas Baverez qu'on a dit proche de Seguin puis de Sarkozy, et plusieurs patrons réputés plutôt à droite. Ce qui réunit tout le monde, c'est l'idée que nous pouvons contribuer à lever des blocages de la société que les partis ne savent pas faire sauter faute de pragmatisme.

Combien gagne le patron d'un think tank comme l'institut Montaigne ? (C'est une question sans malice !)
Un patron de think tank français (je ne veux pas vous faire peur avec les britanniques, les américains ou les belges, qui sont trois à dix fois ça...) gagne environ 10 000 euros par mois. Brut.

Pouvez-vous nous dire pourquoi votre think tank fait-il référence à Montaigne ?
C'est le hasard : quand Claude Bébéar, qui a créé l'Institut Montaigne, a cherché à réunir des gens qui pouvaient l'aider, il a pensé à Bernard de La Rochefoucauld qui avait créé il y a 25 ans quelque chose de différent mais un peu semblable et qui nous a apporté son fonds documentaire et certaines méthodes. Comme son premier bébé s'appelait l'Institut la Boétie, et que Montaigne et la Boétie, la Pléiade, etc... (tous à vos Lagarde et Michard !), l'idée d'Institut Montaigne a émergé. Pour être franc, ce hasard tombe bien car Montaigne, premièrement, a écrit beaucoup et sur presque tout (d'où plein de références enrichissantes), deuxièmement, était très soucieux d'indépendance (comme nous), troisièmement, était d'abord logique, pragmatique (ce qui est notre cas).

Philippe Manière. Merci à tous de vos questions ! Si vous voulez plus d'info, le site est là pour ça... et vous pouvez m'envoyer un mail à info@institutmontaigne.org. Bonne soirée à tous !


Parcours

A 44 ans, Philippe Manière a dernière lui une carrière de journaliste. Il a tout d'abord travaillé pour le Quotidien de Paris puis au Nouvel économiste. Il a ensuite occupé plusieurs postes notamment au Point entre 1990 et 2001, puis à l'Expansion. Il est depuis 2004 directeur général de l'Institut Montaigne. Philippe Manière est aussi l'auteur, parmi plusieurs ouvrages, de "L'aveuglement français" (Plon, 2002), et co-auteur avec Claude Bébéar du livre "Ils vont tuer le capitalisme" (Plon, 2003). Il est par ailleurs diplômé de l'Essec et titulaire d'une maîtrise en droit des affaires de l'Université de Paris II.


JDN Management Envoyer Imprimer Haut de page
A VOIR EGALEMENT

Sondage

Appréciez-vous les soirées professionnelles ?

Tous les sondages