"Cette race bénéficie de conditions favorables à son expansion dans une
époque de toute puissance des analystes boursiers. Cependant, limité dans ses
capacités d'adaptation, le financier est extrêmement sensible aux perturbations
de l'environnement, notamment la chute du cours de bourse de l'entreprise au sein
de laquelle il exerce, qu'il en soit responsable ou pas.
"La financiarisation a replacé le chef d'entreprise au rang de salarié de l'entreprise,
même s'il est un salarié de luxe. Il est désormais en zone de risque… Le jour
où le président met le pied dans l'entreprise, le compte à rebours commence."
(Patrick Lévy-Waitz, président de Dynargie et Altedia Cogef qui accompagnent les
dirigeants.)
Généralement installé au pouvoir "pour remettre de l'ordre" par des actionnaires
inquiets ou des repreneurs voraces, il est identifiable à la calculette qui ne
le quitte jamais. Pour lui, la seule réalité appréhendable se trouve dans les
chiffres : toute question, toute solution qui ne peut être quantifiée relève d'univers
situés entre les parcs d'attractions et les mélodrames cinématographiques.
Pas de temps à perdre avec ces divertissements !
Pressé, bosseur, il travaille exclusivement sur des propositions chiffrées,
dont il vérifie minutieusement la cohérence avant toute discussion. La moindre
erreur d'addition, la moindre incertitude sur une corrélation, condamnent l'auteur
à revoir sa copie. Si la règle de trois ne vous est pas familière, demandez illico
votre mutation ! Aucune activité de l'entreprise n'échappera à la "quantification".
Il admet volontiers que, "subsidiairement", certaines problématiques puissent
nécessiter des réflexions qu'il qualifiera de "philosophiques" (synonymes d'"oiseuses"),
par exemple la communication (dont il aura au préalable sabré les budgets), le
marketing (réduit à des notes en bas de page des business plans) ou les ressources
humaines (terrain où il ne s'aventure guère au-delà de l'évolution de la masse
salariale).
Ces activités "subsidiaires" seront confiées à des spécialistes dont l'influence
sur la marche de l'entreprise sera strictement cantonnée.
Félicitations
Elles ne se justifient que si une de vos décisions a "impacté" (anglo-néologisme
très répandu) favorablement et notablement le "P&L" (profit and loss account en
esperanto managérial, autrement dit le compte de résultat, en français délayé).
Ce succès vous permettra, au mieux, d'espérer un "O.K" sur un bilan que vous lui
aurez transmis dans le but de vous faire mousser. Gardez ce "O.K" soigneusement,
il servira plus tard. (voir le paragraphe "Augmentations".)
Engueulades
Toujours froides et distantes, elles prendront généralement la forme d'un graffiti
manuscrit sur un tableau de chiffres erronés. Sachez que ces graffitis sont soigneusement
codifiés (lisibilité, longueur, emplacement…) : ce code varie d'un individu à
l'autre et vous devez obligatoirement l'acquérir pour, très vite, prendre la mesure
de votre incompétence.
Le pire du pire, juste avant la convocation en tête à tête, est qu'il prenne
la peine (donc le temps, et le temps, c'est de l'argent) de vous indiquer, d'un
stylo rageur, les trois formules mathématiques (simplissimes) qui vous permettront
de rectifier votre erreur de calcul. Retenez que le résultat le plus anodin, le
plus accessoire, le plus inutile, doit être juste : dans le cas contraire, il
en tirera la conclusion, difficilement réversible à ses yeux, que tous les autres
sont suspects.
Si vous êtes brouillé avec les chiffres, demandez l'asile politique au patron
de l'une ou l'autre de ces activités subsidiaires que j'ai évoquées plus haut.
Décisions
Il n'y a rien à décider puisque, bien travaillés, les chiffres parlent d'eux-mêmes.
Dans le cas contraire, c'est que vous n'avez pas su lever cette part de flou qui
encombre les esprits brouillons. Et l'intuition ? Le sens des affaires des grands
patrons ? Un mystère du siècle dernier, qui perdure aujourd'hui, mais dont l'espace
se réduit chaque jour et qui, de toute façon, reste l'apanage de quelques génies
inégalables. Aucune chance que vous soyez de ceux-là.
Augmentations
Plutôt que des augmentations, il préférera des félicitations, dont l'effet
stimulant est, selon lui, quasi identique, mais d'un meilleur rapport qualité/prix
(voir le paragraphe "Félicitations").
En cas de coup dur
Dès lors que l'adversaire est "économiquement rationnel", aucun doute qu'il
le combattra efficacement. Parfois, il perdra un peu de temps à tout mettre en
équation, mais bon… Dans cette période troublée, veillez à ce que la montagne
de chiffres qu'il ingurgitera soit encore plus vite disponible, encore plus fiable
que de coutume (pour le cas où vous auriez encore quelques faiblesses de ce côté-là).
Pour lui, le vrai "coup dur", c'est quand l'ennemi est économiquement irrationnel
: "Mais pourquoi offre-t-il ce prix ? Il ne rentabilisera jamais l'investissement
!", "Pourquoi reprend-il telle entreprise ? Un foyer de pertes", "Pourquoi refuse-t-il
de vendre ce brevet ; il n'a pas les moyens de le développer ?"
Sa boussole se dérègle, il convoque des consultants, tout aussi financiers
que lui, qui aboutissent à la même conclusion : on a vérifié tous les calculs,
on ne comprend pas le raisonnement de votre adversaire.
À ce moment-là, il y aura, peut-être, une place pour votre petite voix, votre
intuition. Quand la médecine traditionnelle ne peut plus rien, on admet parfois
de s'en remettre à l'acupuncture ou à l'homéopathie ! Ne croyez pas qu'ensuite
votre situation s'améliorera ! Au contraire, si vous avez vu juste, il est fort
possible qu'il vous en veuille !
Conjugaison de l'imparfait
Plus-que-parfait. De toute façon, deux et deux font quatre ; il suffit de ne
pas l'oublier pour ne pas se tromper.
À faire absolument
Mettre votre bon sens en équation.
À éviter absolument
Les arrondis, qu'ils soient avant ou après la virgule.
Capacité d'éclairage
Pas au-delà de l'écran de sa calculette financière."
(extrait de Mon boss, ses trucs et ses tics, Christian Oyarbide, Bourin
Editeur)