Petit traité de manipulation : Maitre de l’Univers

Correctement activés, certains mécanismes sociaux vident un groupe humain au profit de celui qui les a déclenchés. Cours de business school, page 1.

Après deux chroniques consacrées à la manipulation de l’individu, c’est maintenant au tour du groupe humain et de l’humanité. Bienvenue dans le cercle des Maitres de l’Univers.

L’enfance de l’art : le système

Vous allez mal ? Votre intuition vous fera, quasiment infailliblement, écarter la solution à vos problèmes.

Simple conséquence de l’aspect systémique de la vie. Ce qui caractérise le comportement d’un homme ou d’une entreprise, c’est un principe. Si ce principe n’évolue pas - il vous a réussi au temps de la vapeur, nous sommes numériques - il vous fait agir faux. L’effet est particulièrement spectaculaire pour une entreprise (ou une nation). De même que c’est le battement des ailes des abeilles qui maintient la température de la ruche, c'est le comportement collectif des employés qui est responsable des caractéristiques de l’entreprise. En conséquence de quoi, ils vont combiner leurs forces pour rejeter tout ce qui viole le statu quo.  

Bref, si un être ou un groupe humain est en difficulté, il est de bonne politique commerciale d’alimenter son cercle vicieux. Vous voulez manger gras ou sucré, des maisons pas chères, oublier vos soucis... consommez nos produits ! Le modèle économique de la plupart des multinationales n’a plus de secrets pour vous.

Voici maintenant comment se ramener à cette situation

Imitons Staline…

Comment prendre le pouvoir ? La démagogie, répond Aristote. Remplacez la loi par le caprice populaire (nous parlerions aujourd’hui de « législation au fait divers ») ; sans guides, le peuple devient animal collectif, mu par des désirs primaires. C’est maintenant facile de le mener par le bout du nez.

Réussir une telle transformation est à la portée de l’homme de la rue. Un exemple. Des étudiants d’un Master 2 ont quelques cours, et tous leurs examens, en juin, pendant leur stage. On les consulte : cela ne leur plaît pas. Qu’à cela ne tienne ! Cours et examens sont concentrés sur le premier semestre. Maintenant,  ils n’ont plus le temps de chercher un stage. Ils doivent sacrifier les cours à cette recherche… Vous avez compris pourquoi nos hommes politiques nous demandent de suivre notre « bons sens ». Car le bon sens ne voit pas plus loin que la gêne que lui occasionnent les règles nécessaires à la société. L’écouter, c’est la disloquer.

En poussant un peu cette technique, par exemple par l’arbitraire de purges, on déclenche un cercle vertueux. L’homme saute à la gorge de l’homme. Grâce à lui Staline ou Hitler ont dominé des nations sans que l’on pense à les ennuyer.  

Ou créons un marché…

Mais il y a mieux, et moins dangereux.

Kipling, dans L’homme qui voulut être roi, parle de deux sous-officiers qui utilisent la technologie moderne (le fusil) pour provoquer une guerre fratricide au sein d'un Etat afghan. Ils veulent profiter de l’anarchie résultante pour rentrer chez eux avec ses richesses. Le film Master of the Universe de Marc Brauder conte la même histoire, mais à notre époque. Et le sergent est remplacé par le trader. L'Afghanistan par le monde.

Le sergent et le trader sont des idiots utiles. Ils croient être Maîtres de l’Univers, alors qu'ils tirent les marrons du feu pour l’oligarchie victorienne et autre Goldman Sachs. Mais le héros de Kipling fait une erreur. Il veut être roi.

Par rapport aux techniques d’Aristote, Hitler, Staline ou Mao, celle des Anglo-saxons ne cherche pas la domination d’un groupe humain. Elle le dissout par chaos pour s'accaparer ses biens. (A l'image des pionniers américains qui faisaient brûler leur maison, lorsqu'ils déménageaient, pour en retirer les clous.) La technique moderne de destruction sociale s’appelle « le marché ».

Voilà comment prendre sa retraite très jeune et très riche. Joyeux Noël.

Compléments :
  • Jay Forrester, le fondateur de la Dynamique des systèmes, écrit : « Les politiques qui sont supposées résoudre le problème en sont, au contraire, la cause. » Forrester, Jay W., From the Ranch to System Dynamics : An Autobiography by Jay W. Forrester, que l’on trouve dans : Bedeian, Arthur G., Management Laureates : A Collection of Autobiographical Essays, vol. 1, Greenwich, JAI Press, 1992. Changement et systèmes : WATZLAWICK, Paul, WEAKLAND, John H., FISCH, Richard, Change: Principles of Problem Formulation and Problem Resolution, WW Norton &Co, 2011. Mécanismes de régulation des systèmes : BERTALANFFY (von), Ludwig, Théorie Générale des Systèmes, Dunod, 2002.
  • ARISTOTE, Les politiques, traduction Pierre Pellegrin, GF Flammarion, 1993.
  • L’URSS, en mode autodestruction : Alexievitch, Svetlana, La fin de l'homme rouge, Actes sud, 2013. Un traité méthodologique (comparaison entre Hitler et Staline) : ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005. La révolution culturelle : SHORT, Philip, Mao: A Life, Owl Books, 2003.
  • Goldman Sachs a été à deux reprises Maître de l’Univers. A chaque fois il a inventé des techniques d’essorage social sans risque. Pour la crise de 29 : GALBRAITH, John Kenneth, The Great Crash 1929, Mariner Books, 1997. Pour le temps présent : TAIBBI, Mark, The Great American Bubble Machine, Rolling Stone, 5 avril 2010. (Accessible en ligne.) Master of the Universe explique que « l’innovation financière » a permis au pyromane de prendre une assurance sur la planète.
  • Y a-t-il d’autres techniques de gouvernement des sociétés que celles de cette chronique ? Oui, le communisme. Depuis toujours, même aujourd’hui aux USA !, les communautés humaines ont géré leurs « biens communs » (autre sens de « républiques ») par autocontrôle. Sur ce sujet : OSTROM, Elinor, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge University Press, 1990. Le code de la route est un quasi exemple d’autocontrôle : l’on conduit à droite de crainte d’un accident. Autre exemple, la politique, au sens premier, c’est le citoyen qui décide du sort de la cité. Et qui produit des lois. Et ces lois, si elles sont bien conçues, fonctionnent par autocontrôle. Quant à Marx, aurait-il lu cette chronique ? Son interprétation du communisme ne brossait-elle pas nos vices dans le sens du poil ? En disant aux pauvres qu'ils prendraient l'argent des riches ne les a-t-il pas encouragés à vivre d'utopies, à se bercer d'illusions et à ne rien faire d'intelligent pour améliorer leur sort ? Et cela ne faisait-il pas les affaires du « système » ?

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