La circulation alternée et l'anxiété de survie

Circulation alternée ? Mesure anodine ou application du "grand théorème du changement" d’Edgar Schein ?

La circulation alternée est décrétée à Paris. Pour cause de pollution. Et si la manœuvre était plus subtile qu’on ne le pense ?
La mairie de Paris, depuis longtemps, veut changer nos habitudes. Elle veut nous détourner de la voiture. Or, parler de pollution n'a pas beaucoup d'effets sur nos comportements. Mais un jour de circulation alternée marque les esprits. D'un seul coup la pollution prend un sens pour nous. La mairie de Paris augmente notre "anxiété de survie".
Mais quid de notre "anxiété d'apprentissage" ? Cette journée va-t-elle nous faire découvrir les transports en commun, ou le covoiturage ? Cela dépend probablement de la répétition de tels jours. Il faut que les habitudes s'installent. Mais, plus encore, de l'existence et de la facilité d'utilisation des transports alternatifs. Si nous découvrons que ce n'est pas difficile de modifier notre comportement, le changement va réussir. Si ce n'est pas le cas, nous contournerons la contrainte. Comme en Grèce. Les gens y ont deux voitures, paire, et impaire. Ce sont de vieilles voitures. Polluantes.
Le changement est une question d’anxiété
Illustration de ce que j’appelle "le grand théorème du changement". On le doit au fameux psycho-sociologue américain Edgar Schein. Il explique pourquoi une personne ou une organisation calent sur un changement. Que faut-il pour que l’homme ou le groupe humain changent ? Edgar Schein répond qu’une forte "anxiété de survie" est nécessaire. Le changement doit signifier quelque chose d’important pour la personne ou l’organisation. Mais que rien ne se passera si leur "anxiété d’apprentissage" est élevée. L’homme ou l’organisation doivent voir par quel bout prendre le changement.
Pour changer, il faut abaisser son anxiété d’apprentissage sans réduire son anxiété de survie. Pour cela on a besoin d’aide. Pas de celle de quelqu’un qui ferait le travail pour nous. Simplement un coup de main pour identifier une façon de traiter la question, que nous saurons mettre en œuvre avec nos propres moyens.
Cela marche aussi avec les enfants
Ce "théorème" marche dans tous les cas, de la leçon de mathématiques qui ne passe pas, à la fusion d’entreprises de tous les dangers.
Mieux, il fournit un moyen de prédiction des résistances au changement. Il suffit pour cela de se demander quel sera l’impact d’un changement sur des individus ou un groupe : va-t-il stimuler leur anxiété de survie ? Leur anxiété d’apprentissage ?
D’où un corollaire inattendu. La résistance au changement n’est jamais où on la croit. En particulier, dans une crise, c’est le petit peuple qui a le plus grand intérêt au changement. Car c’est son sort qu’elle met en jeu. Pas le grand baron. Si le petit peuple braille, ce n’est que posture de négociation. Quant au baron, il a généralement peu à gagner dans le changement, sinon des ennuis. Ce raisonnement marche aussi pour les mauvais élèves.
Alors, allez-vous renoncer à votre voiture ? Compléments : •Schein, Edgar H., The Anxiety of Learning, Harvard Business Review, Mars 2002.
•La mairie de Paris et la voiture : Des mesures pour respirer mieux, A Paris, n°54, Printemps 2015.
•Le comportement grec est un exemple d’énantiodromie : conséquence de la nature systémique des sociétés et d’un changement mal mené. (Voir ma chronique sur le sujet.)
•L’écrivain Daniel Pennac, enfant, est un cancre. Un de ses enseignants est surpris par la complexité des justifications qu’il trouve à ses comportements illicites. Il lui demande d’écrire l’histoire qu’il lui a racontée. C’est ainsi qu’il en a fait un bon élève, un écrivain à succès et un professeur ! Voilà la meilleure illustration que je connaisse du "grand théorème du changement" appliqué à l’élève. (J’ai trouvé cette anecdote dans : Flight Path, The Economist, 10 septembre 2011.) 

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