Travail intérimaire qualifié : le match France – Allemagne

En France, l’intérim spécialisé est aujourd’hui un contrat plébiscité par les salariés, notamment ceux issus de la génération Y, bien conscients des évolutions récentes du marché de l’emploi. Une situation différente de l'Allemagne. Mais les choses pourraient bien changer.

Un contrat historiquement encadré et protecteur en France

Si la législation de l’intérim apparaît la même année en France et en Allemagne (1972), plus de 10 ans après l’arrivée des premiers acteurs du marché, on considère que les premières formes de contrats intérimaires ont émergé en France dans les années 20. 

Le modèle français de l’intérim a été construit avec les partenaires sociaux. A l’inverse, de l’autre côté du Rhin, les syndicats n’ont jamais souhaité prendre part aux négociations. Ils ont même longtemps plaidé pour une interdiction générale de l’intérim. Ce n’est que dans les années 1990 que les syndicats allemands ont enfin accepté de prendre part aux négociations concernant les conditions de travail et d’emploi des travailleurs intérimaires ; un élément historique qui n’est probablement pas étranger à la différence de perception de l’intérim que l’on constate aujourd’hui entre les deux pays (64% d’opinions positives en France vs 45% en Allemagne selon la dernière étude internationale sur le travail temporaire  de Page Personnel).

L’intérim est très encadré dans l’Hexagone. Il s’agit d’un contrat de travail à la fois flexible pour l’employeur et garantissant au salarié le même niveau de protection sociale qu’un contrat à durée déterminée classique (droit aux allocations chômage, sécurité sociale, prime de fin de contrat, congés payés, ...). Les salariés intérimaires bénéficient d’ailleurs souvent des mêmes conditions dans l’entreprise d’accueil que les salariés permanents. Tout ceci s’est construit au fil du temps, en réaction aux besoins de main d’œuvre exprimés par les entreprises, et est le fruit d’un dialogue social constructif et réaliste.

Grâce aux négociations successives, le contrat intérimaire français ouvre aujourd’hui droit à un certain nombre d’avantages essentiels et sécurisants pour les salariés. Le FAFTT (FASTT), Fonds d’Assurance Formation du Travail Temporaire, permet ainsi l’accès à des garanties propriétaire, cautions, solutions de prêts pour acheter, louer ou assurer son logement, à des solutions en termes de santé (mutuelle), de déplacements (financement du permis de conduire) et de formation, pour ne citer que ces éléments. Le contrat intérimaire français est donc relativement protecteur par rapport aux contrats intérimaires des autres pays mais aussi par rapport à d’autres formes de contrat en France (freelances ou encore travailleurs indépendants).

Pourquoi l’intérim spécialisé est voué à se développer également en Allemagne

Dans le contexte que nous connaissons depuis une vingtaine d’année en France, l’intérim spécialisé s’est fortement développé. D’une part, en volume : pour répondre à des surcroîts d’activité, procéder à une gestion agile de la masse salariale afin d’assurer la pérennité des entreprises même en période de crise économique, assurer des missions ponctuelles ou des remplacements temporaires. D’autre part, en qualité : des missions plus riches, plus diverses, plus 'responsabilisantes', une population plus qualifiée, une réelle valeur ajoutée. Quelle que soit la situation économique en France et l’état du marché de l’emploi, le niveau de l’intérim en France reste stable à 2,5%-3% de l’emploi salarié. 

Actuellement, la pénurie de main d’œuvre qualifiée en Allemagne liée au vieillissement de la population active accentue le développement de l’intérim spécialisé dans de nouveaux secteurs et des métiers à plus forte valeur-ajoutée. 71% des employeurs allemands pensent que les missions confiées aux intérimaires sont aujourd’hui plus complexes et plus diverses, preuve de l’évolution récente du marché de l’intérim vers plus de qualification et de spécialisation métier. On peut ainsi envisager que dans le futur, l’intérim soit, comme il l’est déjà en France, un fournisseur de qualifications et de profils pénuriques.

En comparant la France à l’Allemagne, on constate que l’âge moyen des intérimaires, à mesure que l’intérim se pérennise, baisse. L’intérim spécialisé, contrat aujourd’hui valorisé en France, voit la moyenne d’âge de ses salariés baisser largement : 37 ans en France vs 45 ans en Allemagne. Preuve d’un abaissement de l’âge de la population intérimaire également, une tendance à un plus haut niveau de qualification : 85% des intérimaires spécialisés français ont un diplôme universitaire (niveau licence et +) contre 55% seulement en Allemagne.

En France, l’intérim concerne une population de travailleurs temporaires qualifiés et de plus en plus expérimentés. L’expérience professionnelle qui en découle est reconnue par les entreprises et les candidats comme valorisante. L’intérim spécialisé s’affirme ainsi de plus en plus comme un choix de carrière permettant la diversification des expériences, le développement régulier de nouvelles compétences, la découverte d’environnements de travail très différents (type d’entreprise, secteur d’activité, etc.). Il offre une certaine forme de liberté aux travailleurs tout en s’établissant comme un réel "atout employabilité".

Historiquement en Allemagne, l’intérim concerne des postes non ou peu qualifiés, majoritairement dans le secteur industriel. L’Allemagne connaissant une situation économique relativement favorable (proche du plein-emploi), les travailleurs qualifiés ne rencontrent les mêmes difficultés que les diplômés français à trouver un emploi en CDI. L’intérim reste donc perçu par les candidats comme un premier accès à l’emploi ou un échappatoire au chômage et reste l’apanage des jeunes peu qualifiés et des populations issues des vagues migratoires. L’opinion publique n’a qu’une faible considération de ce type de contrat. Néanmoins, il est à parier que l’Allemagne sera prochainement confrontée à de nouveaux enjeux, similaires à ceux que nous avons connus (marché vieillissant et industrialisé) qui feront naître des besoins croissants en main d’œuvre qualifiée, adaptée à la demande du marché (compétences numériques, travail en transverse, agilité, …).

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