Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
Le rapport Darrois qui vient d'être remis préconise la création du statut d'avocat d'entreprise. Un point de réforme qui mérite d'être discuté.
(10/04/2009)
Lorsque l'on devient avocat, on nous enseigne qu'un avocat est, et doit rester indépendant. L'ouvrage "Les règles de la profession d'avocat" coécrit par mes confrères Jacques Hamelin et André Damien, Conseillers d'Etat, précise que "L'avocat a le devoir de demeurer indépendant à l'égard de tous et notamment à l'égard de son client. Il doit conserver son indépendance matérielle (...) il doit garder son indépendance morale et intellectuelle et il doit pouvoir refuser ou rendre un dossier, si en conscience, il estime devoir le faire (...) Il est maître de l'argumentation qu'il présente devant les Tribunaux et peut même avoir une conception différente de celle de son client en ce qui concerne la défense de ses intérêts."
L'indépendance de l'avocat est -elle remise en cause ?
Aujourd'hui, la Commission Darrois propose de créer le statut d'avocat en entreprise. L'avocat d'entreprise aura donc un unique client. Comment doit-on envisager son indépendance au regard du code de déontologie des avocats alors qu'un lien de subordination est créé ? La question est plus criante dans le cas de rupture des relations de travail ou de procédure disciplinaire. Aujourd'hui, l'avocat est sanctionné par ses pairs et élève la contestation relative à la rupture de sa collaboration, devant une commission d'arbitrage. Le Bâtonnier, et plus généralement, l'Ordre des Avocats est seul compétent pour statuer sur un litige relevant de l'exercice de la profession. Qui serait compétent si l'employeur devait "licencier" un avocat d'entreprise ? L'Ordre des Avocats ou le Conseil de Prud'hommes ?
La confidentialité pour tous
La revendication des juristes d'entreprise est de pouvoir bénéficier, comme les avocats, ou les "futurs avocats d'entreprise", du "legal privilege", c'est-à-dire la confidentialité juridique. Je pense qu'il est nécessaire que les juristes puissent bénéficier de la confidentialité pour une meilleure "sécurisation" juridique de leurs interventions pour le compte de leur employeur. Il n'est nullement besoin de créer un statut d'avocat d'entreprise pour cela.
La place de l'avocat d'entreprise dans la hiérarchie de l'entreprise
Imaginons un directeur ou un responsable juridique dont l'un des collaborateurs est avocat. Le directeur ou le responsable ne bénéficiera pas des mêmes latitudes que l'avocat d'entreprise. Il va se créer de fait, une situation juridique complexe : l'avocat d'entreprise disposera de responsabilités plus importantes et de facto de prérogatives supérieures à celle de son collègue, voir de son N+1... Quel sera alors le sort réservé aux juristes d'entreprise qui ne pourront être avocats ? Quels seront les "privilèges" accordés aux avocats d'entreprise au détriment des juristes ?
Qu'en est-il de la mission première de l'avocat : défendre son client ?
L'avocat d'entreprise n'aura pas le droit de plaider pour le compte de son employeur. La question légitime du bien-fondé de l'existence de ce nouveau statut se pose. Pourquoi créer un tel statut si l'avocat ne peut remplir une de ses missions premières : défendre son client...
On comprend finalement tout l'intérêt pour l'entreprise en ce qui concerne le conseil. Elle disposera dans sa masse salariale d'avocats nécessaires pour suivre les dossiers et n'aura plus recours aux cabinets d'avocats avec lesquelles elle travaillait auparavant. L'intérêt économique pour l'entreprise est évident... et les contours d'une réduction massive de la clientèle d'entreprise pour les avocats restés en libéral se profile à l'horizon.
Notre Confrère Darrois sonnerait-il le glas de notre profession ? Une réforme est nécessaire, mais elle ne doit pas pour autant être aussi désastreuse.
Accordons à l'ensemble des juristes d'entreprise la possibilité d'obtenir ce "legal privilege". Aujourd'hui, les juristes d'entreprise peuvent devenir avocat en remplissant certaines conditions. La Commission Darrois maintient la passerelle durant 8 ans. Les juristes qui débutent leur carrière aujourd'hui auront 8 ans pour devenir des avocats d'entreprise. Au-delà de ces 8 ans, la profession de juriste disparaîtra, emportant avec elle ceux qui ont fait le libre choix de ne pas être des avocats. Je ne crois pas que cela soit indispensable, au contraire, maintenons cette possibilité, la profession ne pourra qu'en tirer des bénéfices. Dans le même sens, si certains de nos confrères préfèrent exercer leurs talents en entreprise, leur choix doit être respecté.
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(CHABI nassiba)
Je voudrais juste rappeler que le juriste d'entreprise n'a pas pour unique mission la défense de l'entreprise. il est souvent appelé à élaborer les procédures et documents et veiller au respect des lois. Il joue le rôle de la prévention du contentieux, d'où son utilité. (18/04/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(jbd)
L'intérêt majeur de la création d'un statut d'avocat d'entreprise est en effet de permettre aux juristes de bénéficier du 'legal privilege' mais pas seulement. Les juristes d'entreprises américains, anglais et allemands sont avocats et membres a part entière de leurs barreaux d'appartenance. En quoi un traitement différent se justifie-t-il en France? Mystère. Les juristes français pratiquant dans des entreprises a vocation internationale (voire globale, chère Consœur) souffrent d'un déficit de compétitivité permanent, y compris au sein de leur propre groupe. C'est encore plus injuste pour ceux d'entre eux (très nombreux) qui sont par ailleurs titulaires du CAPA (et ont autrefois eu le "privilège" d'être inscrit au Barreau). Il est sans doute facile de comprendre le réflexe corporatiste d'opposition de la part des "petits" avocats, dont la base de clients est constitué pour l'essentiel de PME. Mais leurs craintes sont infondées. Ainsi, les PME qui n'ont pas les moyens de s'offrir un juriste d'entreprise aujourd'hui ne pourront pas plus s'offrir un avocat d'entreprise demain - il est même probable que ce soit tout le contraire. Le rehaussement des standards de la profession de juristes d'entreprise entrainera de facto une hausse de la qualité professionnelle et donc de la valeur du juriste a l'embauche. Voila pour le spectre de la "réduction massive de la clientèle d'entreprise pour les avocats restés en libéral", agité un peu trop complaisamment ici. On notera au passage qu'aux nombres des spécialités offertes par le signataire de l'article à sa clientèle (www.geronimi-avocats.fr) comporte en bonne place "l'externalisation de la fonction juridique". La crainte sous-jacente (et l'effort de lobbying en résultant) est donc facile a comprendre. Pour ce qui est de l'indépendance, on est en droit de poser la question suivante: en quoi un collaborateur de 1ere ou 3eme année dans un grand cabinet de la place est plus indépendant qu'un juriste d'entreprise ? La réponse est facile: il ne l'est pas. Du tout. Nombre de cabinets emploient des collaborateurs salaries (CDI) depuis fort longtemps, ce qui étonnamment ne dérange personne. Enfin, il est charitable de vouloir se préoccuper des conséquences techniques et organisationnelles au sein des directions juridiques d'entreprise. Les directeurs juridiques sauront très bien les gérer, tous seuls. Ils connaissent le management : c'est leur metier. Contrairement au contentieux et à la plaidoirie d'ailleurs, que les avocats d'entreprise seront ravis de laisser aux avocats externes ("outside counsel", comme le disent fort a propos nos amis anglo-saxons). Tout comme le conseil hautement spécialise (banque & finance, marches de capitaux, etc.). N'ayez pas peur Maitre, il y a de la place pour tout le monde. Comme partout, il faut regarder de l'avant et chercher a tirer la profession vers le haut - non pas a "niveler par le bas" en cherchant a préserver d'illusoires avantages acquis. La profession juridique s'en portera mieux. (27/04/2009)
Re : Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(Lyad)
Je suis tout à fait d'accord avec le commentaire de JBD. J'ai moi-même exercé au barreau de Paris dans le passé et peux confirmer que je n'avais aucune indépendance avec, pour première pression, le fait que les associés de mon cabinet pouvaient rompre mon contrat de collaboration sans aucun motif.
Et c'est le cas de la plupart des avocats collaborateurs parisiens de ma connaissance.
L'argument de perte d'indépendance n'est qu'un faux motif : les avocats ont simplement peur de perdre des marchés si les entreprises intègrent des confrères en interne.
Ce qui ne changera rien au fait que c'est déjà le cas : les entreprises embauchent de plus en plus d'avocats en mal d'un bon contrat de travail... (15/05/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(hayere gaelle)
Je tiens également à préciser que la vocation de juriste d'entreprise n'est pas la même que celle de l'avocat. Le juriste d'entreprise a pour rôle de prévenir le risque juridique en amont au sein de l'entreprise dans laquelle il travaille, l'avocat est là pour gérer le contentieux existant ! Pour ma part, je ne suis pas avocate par choix et je pense que l'avocat et le juriste sont complémentaires mais ce sont deux métiers totalement différents même si la base est la même. Que le juriste bénéficie du légal privilège serait normal et cela permettrait certainement à des juristes de devenir indépendant en toute légitimité. (26/06/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(Babs)
A jbd: je peux comprendre votre frustration de ne pouvoir vous prévaloir de l'artifice de la robe, qui jouit il est vrai d'un prestige suranné, dans votre poste de juriste en entreprise. Toutefois, je ne vois pas en quoi conditionner l'accès a la profession de juriste en entreprise à l'obtention du Capa, diplôme totalement inadapté à l'entreprise, permettrait une "hausse de la qualité professionnelle" des juristes d'entreprise, qui, il me semble, sont tout aussi compétents dans leur domaine que la plupart des avocats dans le leur, en témoigne la place de plus en plus prégnante que tient la fonction juridique dans l'entreprise. (14/08/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(CHABI nassiba)Je voudrais juste rappeler que le juriste d'entreprise n'a pas pour unique mission la défense de l'entreprise. il est souvent appelé à élaborer les procédures et documents et veiller au respect des lois. Il joue le rôle de la prévention du contentieux, d'où son utilité. (18/04/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(jbd)L'intérêt majeur de la création d'un statut d'avocat d'entreprise est en effet de permettre aux juristes de bénéficier du 'legal privilege' mais pas seulement. Les juristes d'entreprises américains, anglais et allemands sont avocats et membres a part entière de leurs barreaux d'appartenance. En quoi un traitement différent se justifie-t-il en France? Mystère. Les juristes français pratiquant dans des entreprises a vocation internationale (voire globale, chère Consœur) souffrent d'un déficit de compétitivité permanent, y compris au sein de leur propre groupe. C'est encore plus injuste pour ceux d'entre eux (très nombreux) qui sont par ailleurs titulaires du CAPA (et ont autrefois eu le "privilège" d'être inscrit au Barreau). Il est sans doute facile de comprendre le réflexe corporatiste d'opposition de la part des "petits" avocats, dont la base de clients est constitué pour l'essentiel de PME. Mais leurs craintes sont infondées. Ainsi, les PME qui n'ont pas les moyens de s'offrir un juriste d'entreprise aujourd'hui ne pourront pas plus s'offrir un avocat d'entreprise demain - il est même probable que ce soit tout le contraire. Le rehaussement des standards de la profession de juristes d'entreprise entrainera de facto une hausse de la qualité professionnelle et donc de la valeur du juriste a l'embauche. Voila pour le spectre de la "réduction massive de la clientèle d'entreprise pour les avocats restés en libéral", agité un peu trop complaisamment ici. On notera au passage qu'aux nombres des spécialités offertes par le signataire de l'article à sa clientèle (www.geronimi-avocats.fr) comporte en bonne place "l'externalisation de la fonction juridique". La crainte sous-jacente (et l'effort de lobbying en résultant) est donc facile a comprendre. Pour ce qui est de l'indépendance, on est en droit de poser la question suivante: en quoi un collaborateur de 1ere ou 3eme année dans un grand cabinet de la place est plus indépendant qu'un juriste d'entreprise ? La réponse est facile: il ne l'est pas. Du tout. Nombre de cabinets emploient des collaborateurs salaries (CDI) depuis fort longtemps, ce qui étonnamment ne dérange personne. Enfin, il est charitable de vouloir se préoccuper des conséquences techniques et organisationnelles au sein des directions juridiques d'entreprise. Les directeurs juridiques sauront très bien les gérer, tous seuls. Ils connaissent le management : c'est leur metier. Contrairement au contentieux et à la plaidoirie d'ailleurs, que les avocats d'entreprise seront ravis de laisser aux avocats externes ("outside counsel", comme le disent fort a propos nos amis anglo-saxons). Tout comme le conseil hautement spécialise (banque & finance, marches de capitaux, etc.). N'ayez pas peur Maitre, il y a de la place pour tout le monde. Comme partout, il faut regarder de l'avant et chercher a tirer la profession vers le haut - non pas a "niveler par le bas" en cherchant a préserver d'illusoires avantages acquis. La profession juridique s'en portera mieux. (27/04/2009)
Re : Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(Lyad)Je suis tout à fait d'accord avec le commentaire de JBD. J'ai moi-même exercé au barreau de Paris dans le passé et peux confirmer que je n'avais aucune indépendance avec, pour première pression, le fait que les associés de mon cabinet pouvaient rompre mon contrat de collaboration sans aucun motif.
Et c'est le cas de la plupart des avocats collaborateurs parisiens de ma connaissance.
L'argument de perte d'indépendance n'est qu'un faux motif : les avocats ont simplement peur de perdre des marchés si les entreprises intègrent des confrères en interne.
Ce qui ne changera rien au fait que c'est déjà le cas : les entreprises embauchent de plus en plus d'avocats en mal d'un bon contrat de travail... (15/05/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(hayere gaelle)Je tiens également à préciser que la vocation de juriste d'entreprise n'est pas la même que celle de l'avocat. Le juriste d'entreprise a pour rôle de prévenir le risque juridique en amont au sein de l'entreprise dans laquelle il travaille, l'avocat est là pour gérer le contentieux existant ! Pour ma part, je ne suis pas avocate par choix et je pense que l'avocat et le juriste sont complémentaires mais ce sont deux métiers totalement différents même si la base est la même. Que le juriste bénéficie du légal privilège serait normal et cela permettrait certainement à des juristes de devenir indépendant en toute légitimité. (26/06/2009)
Le rapport Darrois va t-il sonner le glas de la profession d'avocat ?
(Babs)A jbd: je peux comprendre votre frustration de ne pouvoir vous prévaloir de l'artifice de la robe, qui jouit il est vrai d'un prestige suranné, dans votre poste de juriste en entreprise. Toutefois, je ne vois pas en quoi conditionner l'accès a la profession de juriste en entreprise à l'obtention du Capa, diplôme totalement inadapté à l'entreprise, permettrait une "hausse de la qualité professionnelle" des juristes d'entreprise, qui, il me semble, sont tout aussi compétents dans leur domaine que la plupart des avocats dans le leur, en témoigne la place de plus en plus prégnante que tient la fonction juridique dans l'entreprise. (14/08/2009)