Maxime Legrand (Révolution éducative) "En France, nous risquons d'être plus ploucs que Mooc"

Pour le président du think tank Révolution éducative, l'Hexagone rate le train de l'enseignement en ligne et des savoirs de demain.

maxime legrand 275
Maxime Legrand. © Révolution éducative

JDN. Le projet de loi d'orientation ESR voté récemment à l'Assemblée prépare-t-il de façon adéquate l'université française à l'avenir ?

Maxime Legrand. Non. Parfois, il vaut mieux ne pas faire de loi. C'est nul ! Avec ce texte, on va surtout retenir que nous sommes une bande de ploucs frileux de proposer des cours en anglais. La Terre entière en rigole ! Il y avait eu un vrai coup de collier grâce à la LRU (loi d'autonomie des universités, promulguée en 2007, NDLR) : les programmes d'investissement d'avenir avaient permis de réunir des gens qui ne travaillaient pas ensemble. Aujourd'hui, la dynamique est complètement stoppée.

 

Le projet de loi réduira le nombre de masters et de licences générales. Une bonne idée ?

On se contente d'une simple réduction au lieu de proposer des formations pour l'avenir. Une formation mise en place aujourd'hui est cuite dans quatre ou cinq ans. C'est bien de simplifier mais ce n'est pas à la hauteur de l'enjeu

 

"Une formation mise en place aujourd'hui est cuite dans quatre ou cinq ans."

La création d'une école telle que 42 par des entrepreneurs du Web n'est-elle pas un désaveu pour la formation publique ?

C'est un scandale qu'un entrepreneur ait été obligé de s'y résoudre. Pour développer sa boite, Niel a besoin d'un certain nombre de compétences or le système français a été incapable de les produire depuis des années et Niel estime que ça ne changera pas. Il crée ainsi une école qui va servir l'ensemble du marché. C'est une honte que cette formation n'existe pas dans les universités et dans les écoles pour l'un des principaux métiers d'avenir. Ce n'est pas que l'Etat ne pouvait pas le faire mais qu'il ne voulait pas. Notre carte de formations n'est pas du tout en adéquation avec les compétences clefs qui permettent la compétitivité. Cela impose de revoir intégralement la carte des formations proposées et pas simplement de les supprimer ou combiner comme c'est le cas dans le projet de loi.

 

Quel regard portez-vous sur les Mooc outre-Atlantique ? Verra-t-on de sitôt l'émergence d'un Mooc 100% français ?

La logique des Mooc s'inscrit dans la construction connectée de l'intelligence. Aujourd'hui, le savoir se construit dans la tête d'un gamin connecté sur Facebook aux profs, aux commentaires des autres. En France, nous ne sommes pas du tout prêts à mettre en place les Mooc. Nous risquons d'être plus ploucs que Mooc. La logique de ces derniers est connectiviste or nous sommes encore dans une logique collectiviste, avec une conception kolkhozienne de l'éducation, c'est à-dire : le même produit pour tous. Un dessin explique très bien le problème qui en découle : un prof se trouve en bas d'un arbre avec un éléphant, un singe, un chat et un poisson rouge. Il leur livre sa conception de l'égalité dans l'éducation : même examen pour tous, celui qui arrive en haut de l'arbre gagne. Avec les Mooc, chacun s'enrichit de la différence de l'autre.

 

"La logique des Mooc est connectiviste, nous sommes encore collectivistes"

Pour rattraper leur retard, les universités françaises ne devraient-elles pas conclure des partenariats avec d'autres écoles francophones, par exemples suisses ou canadiennes ?

Oui, cela pourrait être une initiative intéressante. Mais, dans un partenariat, il faut accepter les règles du jeu et non se considérer comme les meilleurs. Il ne faut pas imposer son contenu. Le Mooc de Polytechnique (disponible sur Coursera, NDLR) est intéressant mais ils se considèrent supérieurs et ne construisent pas de partenariats. Or les universités prestigieuses américaines acceptent d'être en partenariat avec des écoles moins cotées. Enfin, le Mooc est une marque : il faut travailler sur son positionnement, ce qui a été peu fait. Beaucoup d'étudiants préfèreront aller voir le Mooc de Stanford ou de Harvard même si un projet porté par la Sorbonne pourrait s'imposer.

 

"Va-t-on scanner les polycopiés et appeler ça un cours en ligne ?"

Aujourd'hui, 3% des établissements français disposent de cours sur Internet contre 80% aux Etats-Unis. L'objectif du gouvernement de 20% de cours en ligne dans 5 ans est-il réaliste ?

Ils y parviendront sûrement mais ce n'est pas le bon critère. Ils vont faire quoi ? Scanner les polycopiés qu'ils retrouveront dans le fond des amphis et appeler ça un cours en ligne ? On n'a toujours pas compris en France que l'innovation et la technologie sont des outils au service d'une conception de la connaissance, de l'éducation. Le Mooc n'est pas un produit de substitution. Il permet à l'université de faire le ménage sur des cours qui n'ont pas forcément lieu d'être.

 

Internet permet de suivre les cours en ligne chez soi pour ensuite en discuter avec le professeur à l'université. Selon vous, les enseignants français ne seraient pas préparés à cette révolution de leur métier. Et les étudiants ?

Non seulement ils y sont préparés mais ils n'attendent pas que l'université s'y mette. 31% des internautes de l'Union européenne utilisent le Web pour apprendre par eux-mêmes. Or ils ne sont que 5% à avoir suivi un cours en ligne. Cela signifie qu'aujourd'hui l'éducation et la formation ne se font plus dans le simple cadre universitaire. En réalité, l'étudiant français acquiert 20% de son savoir à l'université. Dit autrement, on peut réduire de 80% le budget des universités et le placer autre part, l'utiliser autrement.

 

Mooc