"En travaillant en Chine, je gagne 5 ans en termes de carrière"

Interview croisée travailler en Chine Parties à Shanghai pour terminer leurs études, Emilie et Solène y sont restées pour commencer leur carrière. Interview croisée.

JDN. Comment êtes-vous arrivées en Chine ?

Emilie Richard. Dans le cadre de mon cursus à Euromed, j'ai participé à un échange avec la Chine, fin 2012. J'ai ensuite enchaîné avec un stage lié à la grande distribution et à la supply chain puis j'ai été embauchée par cette entreprise. Cela fait désormais deux ans que j'y suis.

Solène Mélot. Au terme de mes études, j'ai suivi un diplôme en droit et économie chinoise à Paris 11. Dans ce cadre, je suis partie pour 6 mois à Shanghai. J'ai ensuite travaillé pendant un an, en 2009, au service presse et communication du consulat. A la fin, je n'avais rien, pas de travail, ni en France, ni ici. J'ai un eu un mois ou deux difficiles : ce n'est pas une ville où l'on reste pour le fun. Finalement, j'ai été recrutée par un cabinet d'avocat chinois.

 

Qu'est-ce qui vous a surpris dans le monde du travail chinois ?

E. R. En Chine, les gens sont véritablement entrepreneurs, ils sont avides de bouger les choses et ne suivent pas des sentiers tout tracés. Surtout, il n'y a pas de peur de l'échec. Quelqu'un qui ne réussit pas, on le félicite car il a essayé alors qu'en France il reste stigmatisé. Et quelqu'un qui réussit, on ne le pointe pas du doigt, on ne ressent pas de jalousie. Il y a aussi un véritable engouement pour le réseau : les Chinois sont avides de présenter des gens. Cela s'appelle le Guanxi. C'est la clef ici.

"Avant de signer un contrat, les Chinois veulent savoir comment un partenaire se comporte lorsqu'il est ivre"

S. M. Il y a des codes sociaux à saisir : comment parler au client, qui remercier, comment faire preuve de diplomatie. Par exemple, pour connaitre un partenaire avant de signer un contrat ou faire des affaires, les Chinois veulent savoir comment il se comporte lorsqu'il est ivre. C'est leur façon de commencer un business : "pour savoir qui tu es, je dois te faire boire". Autre exemple, les cadeaux : quand je travaillais dans un cabinet chinois, nous recevions des cadeaux et nous en faisions beaucoup. Normalement, les fournisseurs font des cadeaux pour avoir le contrat, ils emmènent les clients au karaoké et les arrosent...

 

"Manager des agents dans 15 pays d'Asie, c'est inespéré à 25 ans"

Les opportunités professionnelles sont-elles meilleures qu'en France ?

E. R. Je change d'emploi et le poste que je vais bientôt occuper dans une entreprise française, je ne l'aurais jamais eu en France. Je gagne 5 ans en termes de carrière : j'ai 25 ans alors que le profil recherché, c'était une trentaine d'année. Un poste de manager pour gérer des agents dans 15 pays d'Asie, c'est clairement inespéré à 25 ans ! Mon poste actuel de business developer est lui aussi assez inespéré : en deux ans, j'ai géré des comptes clés, négocié avec des usines chinoises, fait de l'import, de l'export, du consulting... J'ai fait plein de choses ! En France, c'est assez balisé, ne serait-ce qu'au niveau des postes, dont les périmètres sont plus définis qu'en Chine. J'ai fait le pari d'un certain sacrifice -être payée très peu, avec très peu de vacances et de protection sociale- mais d'avoir des responsabilités et des opportunités de carrière que je n'aurais pas en Europe. Pour moi, c'est un peu l'eldorado professionnel : je n'ai pas d'œillère, je n'ai rien qui m'arrête. C'est assez agréable de ne pas se sentir enfermée.

S. M. Le jeune avocat chinois qui m'a recrutée cherchait un Français pour développer le business de son cabinet auprès la clientèle hexagonale. Il voulait faire concurrence aux cabinets français, qui n'ont pas le droit de plaider ici. En France, ça aurait été un rôle de partner, alors confier cela à un jeune avocat... J'étais la seule étrangère, la petite Française. Ce qui me surprenait, c'est qu'ils me faisaient confiance alors que j'étais très jeune. Je suis partie ensuite dans un cabinet français et cela m'a fait un choc ! Il y a le partner, il y a le senior adviser, le junior... Dans le cabinet chinois, j'étais tout le temps avec le responsable, j'avais accès à la hiérarchie, peut-être parce que j'étais française. Pour les collaborateurs Chinois, c'est différent.

 

Qu'est-ce qui vous a étonné chez vos collègues ?

E. R. Le turn over très important. Dans la distribution par exemple, le taux de rotation des hôtesses de caisses est incroyable, elles peuvent partir au bout de 3 mois pour un poste dans un autre chaîne. Cela a des conséquences au niveau interpersonnel. En Europe, si je trouve un poste ailleurs, j'explique à mon manager que j'ai envie de changer d'air, je préviens mes collègues et j'organise un pot de départ. En Chine, non. On part toujours pour raisons personnelles, jamais pour un job plus intéressant, on l'annonce la veille du départ, voire le jour même, et on ne fait pas pot de départ, à peine un email pour dire au revoir. Lorsque j'étais en stage, un collègue proche m'a annoncé un après-midi : "Demain, c'est mon dernier jour".

"Les élèves n'osent pas répondre, car s'ils ne donnent pas la bonne réponse, ils risquent de perdre la face"

S. M. J'ai suivi le Global MBA de Kedge business school, les cours avaient lieu le week-end. A part un Américain et moi, il n'y avait que des Chinois. Ils sont beaucoup dans le bachotage, voire le fayotage. Une fille qui ne pouvait pas passer un examen a ramené du vin au prof ! Le statut de professeur est très respecté en Chine. Les élèves posent peu de questions et n'osent pas répondre, car s'ils ne donnent pas la bonne réponse, ils risquent de perdre la face. Les professeurs qui venaient de Marseille n'étaient pas habitués. En plus, si le boulot appelle, ils décrochent leur téléphone pendant les cours pour répondre au client ! Ils répondent à leur patron à toute heure du jour et de la nuit.

 

"L'amitié est basées sur la réciprocité, les services rendus, les échanges d'information"

En dehors du bureau, quelles sont vos relations avec les Chinois ?

E. R. Ce n'est pas facile de s'intégrer au sein de la population locale. J'ai quelques amis chinois, mais je les compte sur les doigts de la main alors que je vis ici depuis deux ans et demi. Ce n'est pas simple du tout. La conception de l'amitié en Chine est très différente. L'amitié s'apparente aussi au Guanxi, aux relations basées sur la réciprocité, les services rendus, les échanges d'information... Elle est davantage liée à l'utilité sociale qu'au plaisir partagé ou à la confidence. C'est déstabilisant : alors que l'on est loin de chez soi, on ne peut pas se créer un cocon avec les locaux.

S. M. J'aime bien écrire, interroger les gens, creuser des sujets. J'ai commencé à interviewer mes amis chinois sur leur mode de vie. Finalement, ils s'ouvrent énormément. Jusque-là, je m'étais autocensuré. Certes, ils me connaissent bien, mais on peut parler sans problème de politique, de leur enfance...

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