Exception culturelle : une nécessité pour préserver la diversité culturelle européenne

En réussissant à convaincre à la mi-juin ses partenaires européens d'exclure l'exception culturelle française des négociations de libre échange UE-USA, la France a gagné une première manche dans son bras de fer avec les États-Unis.

Cet événement, marqué par les propos de Jose Manuel Barosso considérant comme « réactionnaire » la France , a pourtant mis en exergue deux visions opposées de la place accordée à la culture à l'ère numérique. Si les mutation numérique nécessitent de conserver un minimum de régulation, la France aurait aussi tort de couper sa culture du reste du monde : au contraire, Internet est un formidable moyen d'en assurer une meilleure diffusion internationale.

L'économie numérique uniformise la création

Si l’avènement du numérique et en particulier d'Internet a chamboulé les moyens de diffusion de contenu culturel, il a aussi considérablement modifié l'ensemble de la chaîne créative, des artistes aux industries de la création : accéder par exemple gratuitement à des vidéos sur YouTube ou à de la musique en illimitée sur Deezer ou Spotify a un impact évident sur l'ensemble du modèle économique culturel. Quels ont été les grands gagnants de ce nouveau partage de la valeur numérique ? De toute évidence, les géants du Web américain, les fameux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), en sont les principaux bénéficiaires de par leur hégémonie sur l'ensemble des plateformes de diffusion numérique. Une mainmise qui a essentiellement uniformiser la création culturelle et a ainsi profité, ou tout du moins fait moins de dégâts, aux artistes les plus populaires, au mainstream, au détriment des productions indépendantes. Un constat partagé par notre ministre de la Culture, Aurélie Filippeti, dans une interview au journal Le Monde : « La logique du marché est absolument inverse : elle uniformise, elle aplanit, elle simplifie pour plaire au plus grand nombre. Nous le voyons bien sur internet qui favorise l'apparition de vastes entreprises en situation de quasi-monopoles se moquant de la législation des États. Le risque, c'est la réduction à la monoculture."

Un risque réel si l'on n'en juge les effets causés par Internet en terme de diversité culturelle : il suffit de connaître quelques artistes musiciens indépendants pour comprendre la difficulté de se faire rémunérer sur Internet. Des créations de contenus culturels pourtant essentielles aux plateformes de diffusions et constructeurs de produits connectés (Iphone, Ipad …) mais dont les artistes et les industries de la création ne récoltent pour le moment que les miettes du bénéfice généré par le partage de la valeur numérique.

L'exception culturelle : une nécessité de régulation

A l'évidence laisser libre champs aux seules règles imposées par le marché et par un libéralisme pur encadré par aucune forme de régulation ne permettrait pas de préserver notre diversité culturelle, notamment audiovisuelle. Une production audiovisuelle française qui repose sur un système de financement complexe dont les chaînes de télévision françaises, notamment publiques mais surtout Canal+, contribuent à un tiers du financement des productions audiovisuelles. La chaîne privée participe ainsi à hauteur de 450 millions d'euros par an dans la production cinématographie en échange de l'exclusivité sur la diffusion de ces films. Revoir l'ensemble des systèmes de financement, régulé par l'exception culturelle, pourrait chambouler l'ensemble des productions audiovisuelles françaises : évidemment petites et moyennes productions en seraient les premières impactées.

Sans notre exception culturelle, une large part des productions audiovisuelles n'aurait tout simplement pas vu le jour : il suffit de regarder le Festival de Cannes de cette année pour prendre conscience de notre richesse cinématographique : un quart des films de la sélection officielle (cinq sur vingt films sélectionnées) étaient français et plus de la moitié (douze) des coproductions françaises. Difficile d'imaginer qu'un film comme La Vie D'Adèle puisse exister sans l'exception culturelle française. Une exception culturelle que n'a pas manqué de soutenir Steven Spielberg lors de ce même festival : "L'exception culturelle est le meilleur moyen de préserver la diversité du cinéma" a t-il ainsi déclaré.

La création doit tirer parti des opportunités numériques

Si préserver l'exception culturelle paraît essentielle pour assurer une diversité culturelle, il ne faudrait pas non plus se fermer des atout d'un univers numérique où la notion de frontière a de moins en moins de sens. L’Europe et en premier lieu la France auraient tout à y gagner à tirer profit des opportunités d'Internet dont doit tirer bénéfice les industries de la créations.
Par l'exception culturelle donc mais aussi en soutenant les acteurs européens de poids capables de rivaliser avec les géants du Web américain : que ce soit en matière de production de contenu (musique, films …) mais aussi via leurs plateformes de diffusion. En Europe, Bertelsmann ou Vivendi possèdent ses atouts, avec pour ce dernier ses multiples filiales comme Canal+ mais aussi SFR, Universal Music pour la musique ou Activision Blizzard dans les jeux vidéo qui peuvent lui permettre de créer un écosystème production/diffusion solide.

L'industrie de la création européenne aurait ainsi tout à gagner à créer ses propres écosystèmes pour pouvoir faire profiter de sa diversité culturelle aux plus grands nombres sur les plateformes numériques. Un point de vue partagé par Xavier Lardoux, Directeur général adjoint d'UniFrance Films "nous travaillons activement sur le développement des films français sur les plateformes de vidéo à la demande et TV connectée, c'est un chantier qui est fondamental. On a créé un festival de film français en ligne. L'objectif c'est de créer aujourd'hui une appétence pour les films français sur l'ensemble de ces plateformes, Netflix ou iTunes mais aussi d'autres plateformes qui se développent en Europe".

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