WhatsApp vaut-il vraiment 19 milliards de dollars ?

Analyse valorisation WhatsApp Assiste-t-on à une nouvelle bulle Internet ? Facebook a-t-il surpayé une application qui ne génère que peu de chiffre d'affaires ? Notre analyse.

En rachetant l'application de messagerie instantanée, WhatsApp, 19 milliards de dollars, Facebook  a frappé un grand coup dans le marché des tech. Par son ampleur (c'est la plus grosse opération du secteur depuis le rachat de Skype par Microsoft pour 8,6 milliards de dollars) et par son caractère inattendu (on connaissait l'intérêt de Facebook pour Snapchat, pas pour WhatsApp), l'opération a suscité un mélange de stupeur et de fascination auprès des observateurs. Mais l'émotion passé, une question se pose : WhatsApp vaut-il vraiment 19 milliards de dollars ?  

Un raisonnement financier qui déconcerte jusqu'aux analystes de la bourse 

D'un point de vue strictement financier, on peut en douter. Si WhatsApp peut se targuer de réunir chaque mois 450 millions d'utilisateurs uniques, il ne fait rien (ou si peu) pour monétiser cette formidable audience. Au-delà du caractère payant de l'application, 0,99 dollar, aucune autre piste de monétisation n'a été explorée. A titre de comparaison, son concurrent Line, valorisé près de 30 milliards de dollars, a réussi à générer un chiffre d'affaires de 330 millions de dollars en 2013, alimenté principalement par les achats in-app (lire l'article, Line réalise déjà la moitié du chiffre d'affaires de Twitter, du 20/02/2014). Même constat pour une société beaucoup plus mature comme Twitter, qui a généré 665 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2013 (sans pour autant être rentable), et est valorisée 30 milliards de dollars en bourse

L'utilisateur WhatsApp valorisé 40 dollars contre 3 dollars pour celui de Viber

De même, si l'on rapporte les 19 milliards dépensés sur la base d'un coût par utilisateur, on peut penser que Facebook a surpayé WhatsApp. L'application de communication VoIP mobile, Viber, a ainsi été valorisée 900 millions de dollars par Rakuten du haut de ses 280 millions d'utilisateurs inscrits. L'opération a donc coûté près de 3 dollars par utilisateur à Rakuten... contre 40 dollars à Facebook ! De fait, le montant dépensé par Facebook défie tellement le paradigme boursier que l'action du réseau social a chuté de 5% suite à l'annonce. Et pour cause, "pour justifier ces 19 milliards de dollars, WhatsApp devra générer pas moins d'1 milliard de dollars en 2018", prévient Brian Wieser, expert chez Pivotal Research.

La valorisation de WhatsApp mise en perspective
ServiceWhatsAppLine TwitterViber
Source : JDN
Valorisation (en milliards de dollars)1930300,9
Nombre d'utilisateurs actifs par mois (en millions)450300250280
Coût par utilisateur (en dollars)42,221001203,21
Chiffre d'affaires (en millions de dollars)NC280665NC

Si l'objectif est ambitieux, il n'est pas nécessairement inatteignable. Car comme souvent sur le Web, il s'agit moins de mettre la main sur un actif tangible ou des revenus réguliers que de miser sur une croissance à venir. Et il faut bien admettre qu'en la matière, WhatsApp, qui gagne plus d'1 million d'utilisateurs chaque jour sans dépenser un seul centime en marketing, est plutôt bien pourvu (lire l'article, L'exceptionnelle croissance de WhatsApp résumée en un graphique, du 20/02/2014).

Enthousiasmé par l'avenir, Mark Zuckerberg prophétise même que "WhatsApp est en voie de connecter un milliard de personnes". D'autant que comme l'explique le fondateur de Facebook WhatsApp est la seule application mobile dont le pourcentage d'utilisateurs quotidiens est supérieur à celui de Facebook. Ils sont 70% à utiliser l'application chaque jour contre 62% pour Facebook. Surtout, WhatsApp est très bien implanté dans des pays émergents tels que le Brésil et la Russie. Des pays que Facebook a du mal à conquérir, la faute aux acteurs sociaux déjà en place, Orkut et Vkontact.

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L'utilisation des applications de messagerie instantanée dans le monde.  © On Device Research

Car si Mark Zuckerberg a sorti le chéquier, c'est avant tout pour éviter de sombrer dans ce qui semble être sa préoccupation première depuis l'avènement de Facebook, la ringardise ! De plus en plus, les jeunes délaissent Facebook pour des applications à l'usage unique mais bien identifié. Les Snapchat, que Facebook avait essayé de racheter 3 milliards de dollars, Line, WhatsApp et consorts. Aux Etats-Unis, la part des 13-17 ans parmi les utilisateurs de Facebook est en baisse de 25% en 2013, par rapport à l'année précédente, tandis que le nombre augmente dans les tranches d'âge supérieures. Selon une étude réalisée par Ovum, le nombre d'utilisateurs de messageries instantanées pourrait passer de 1 milliard à 2 milliards d'ici la fin de l'année 2014. Ce serait alors plus de 75 000 milliards de messages instantanés qui pourraient être échangés en 2014, contre 25 000 milliards cette année. Et en toile de fond, le déclin annoncé du SMS et de l'e-mail.

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L'ère de la messagerie instantanée.  © On Device Research

Facebook / Mark Zuckerberg