Avec Dailymotion, Vivendi a-t-il les moyens de faire de l'ombre à Youtube ?

Mariage Vivendi Dailymotion Le propriétaire d'Universal et Canal + vient de soumettre une offre pour racheter la plateforme vidéo. Et enfin donner naissance à un concurrent crédible de Youtube ?

Emmanuel Macron réclamait un partenaire européen pour Dailymotion, enjoignant Orange à "prendre en compte les éléments de la souveraineté numérique européenne". Il aura été entendu au delà de ces espérances. Le groupe Vivendi vient d'entrer en négociations exclusives pour racheter 80% de Dailymotion, pour une valeur d'entreprise de 265 millions d'euros.

Vivendi pourrait ainsi faire de Dailymotion une des composantes clés de sa stratégie globale. L'opération serait en tout cas le premier coup de Vincent Bolloré depuis qu'il a pris la tête du conseil de surveillance de Vivendi. Elle permettrait également de calmer les velléités d'actionnaires minoritaires (PSAM et Phitrust) qui demandent des comptes au milliardaire breton, alors qu'il ne cesse de monter au capital de Vivendi depuis quelques semaines (il en détenait plus de 12% via sa holding) et qu'il reste muet sur ses projets. 

De l'argent et des synergies pour faire un acteur de taille mondiale

Vivendi a l'ambition de faire de Dailymotion "un acteur de taille mondiale", assurait ainsi un proche du dossier au quotidien du soir. Il en a en tout cas les moyens financiers, en témoigne son trésor de guerre (près de 15 milliards d'euros) accumulé avec les ventes de SFR, Activision Blizzard ou Maroc Telecom. Cette acquisition s'inscrirait d'ailleurs dans la lignée du repositionnement opéré depuis quelques mois par le groupe autour du contenu, avec la cession des activité de télécommunication. Car les synergies avec ses deux dernières filiales phares, Universal Music et Canal+, paraissent évidentes. 

Alors que nous nous interrogions l'année dernière à la même date sur les chances de voir Orange lancer un "Netflix killer", ce passage de témoin pourrait laisser présager des ambitions similaires du côté de Vivendi. Vivendi qui pourrait s'appuyer sur le socle technologique de Dailymotion et la richesse des catalogues d'Universal et Canal+ pour mettre en place une offre de contenus alléchante. Un moyen pour Vincent Bolloré de donner corps au rêve brisé de Jean-Marie Messier qui, au début des années 2000, avait lancé Vivendi Universal dans une course effrénée (et suicidaire financièrement) aux acquisitions. Avec pour ligne directrice la volonté de posséder à la fois les programmes et les moyens de les diffuser. Le fameux mariage du contenu et des tuyaux, ici revisité à la sauce Web.  

Problème : Universal et Canal + sont déjà étroitement liés à Youtube

La partie sera quoi qu'il en soit serrée pour Vivendi qui devra avec ce nouveau mariage ménager les intérêts des uns et des autres. Ainsi sa filiale Universal Music Group est-elle déjà partenaire de Youtube (avec Sony Music) dans le cadre du service d'hébergement de vidéos musicales Vevo. Vevo qui, mi-2013, a d'ailleurs signé un accord avec Dailymotion portant sur la diffusion de 75 000 clips et autres programmes originaux dans cinq pays européens (Espagne, France, Italie, Irlande et Royaume-Uni). Avec plus de 250 millions de visiteurs uniques, Vevo est la troisième plateforme au monde en termes de vidéonautes, derrière Youtube et Facebook.

Autre atout dans la manche de Vivendi : Canal ++, le premier groupe de télévision payante d'Europe continentale, Le groupe qui a construit son offre autour du sport (la ligue 1, le top 14 et la formule 1 notamment) et du cinéma (il diffuse plus de 500 films par an dont une centaine en exclusivité sur Canal+ Cinema) est un des plus gros bailleurs de fonds du cinéma français via sa société de production et distribution Studiocanal. Mais lui aussi a déjà des velléités sur le Web, en témoigne la création d'une nouvelle division début 2014, Canal OTT, chargée de déployer l'offre télévisuelle du groupe dans des modes de consommation mobiles ou individuels, en particulier via l'Internet "ouvert". Ce sont ainsi 20 chaînes Youtube qui ont été lancées il y a près d'un an. Surtout, le groupe a su surfer sur l'essor du marché de la SVOD pour faire de son offre CanalPlay le numéro 1 de l'Hexagone (devant Netflix) avec plus de 520 000 abonnés. Un créneau que Dailymotion a lui aussi occupé en Turquie et au Canada où il a lancé des offres similaires. 

dailymotion audience
La répartition de l'audience de Dailymotion dans le monde, en décembre 2014. © Photomontage JDN Comscore

Youtube déjà trop loin ? 

Reste enfin une inconnue : quel rôle Vivendi peut-il vraiment donner à Dailymotion dans un univers de la vidéo en ligne ultra-dominé par Youtube ? Car si la plateforme fait office de numéro un incontesté des groupes Internet français, du haut de ses près de 106 millions de visiteurs uniques dans le monde en février 2015, selon Comscore, le fossé avec le géant américain reste encore conséquent. L'audience de Youtube avoisine les 653 millions de visiteurs uniques à la même période, toujours selon Comscore. Et ce ne sont pas les quelques 6 millions de visiteurs uniques que va lui apporter Vivendi, toujours selon Comscore, qui permettront d'infléchir le rapport de force. Il faudra sans doute passer par une stratégie d'acquisition agressive et une politique de contenu ambitieuse pour y arriver. Vivendi en a les moyens. En a-t-il pour autant l'envie ?


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