Les banques centrales comprennent mal l'inflation, entend-on dire à la City

Une théorie circule au sein du centre financier. Elle expliquerait notamment pourquoi les présidents de la Fed n'ont su réagir face aux bulles qui ont éclaté ces dernières années.

Récemment, j'ai déjeuné avec un économiste travaillant pour une banque d'investissement internationale très connue. Je ne peux pas vous dire qui c'était car notre rencontre était informelle. En revanche, je peux vous parler de la partie la plus intéressante de notre conversation car ce n'est pas un secret si vous êtes – comme moi – le genre de personnes obsédées par les raisons pour lesquelles le capitalisme fonctionne si mal en ce moment et si vous aimez déjeuner avec des analystes de la City.

Ce sont les banques centrales elles-mêmes qui ont causé l'inflation

Il s'agit d'une théorie selon laquelle les banques centrales ont une méconnaissance profonde de l'inflation et de la façon dont elle se manifeste sur le libre marché. Cela explique pourquoi les banques centrales au Danemark, au Japon, en Suède, en Suisse ainsi que la BCE ont mis en place des taux d'intérêts négatifs dignes d'Alice au pays des merveilles et que les pays concernés ne montrent aucun signe d'inflation monétaire traditionnelle. Cela explique aussi pourquoi l'inflation n'a pas montré le bout de son nez dans les dizaines de pays – comme le Royaume-Uni et les Etats-Unis – dans lesquels les banques centrales ont instauré des taux d'intérêt nuls ou proches de zéro.

Selon cette théorie, ce sont les banques centrales elles-mêmes qui ont causé l'inflation en réalité – énormément d'inflation, dans tous les supports d'actifs – mais par erreur elles ne s'en aperçoivent pas parce qu'elles sont à la recherche de l'inflation "traditionnelle" qui se manifeste par l'augmentation des prix à la consommation : augmentation des prix, des salaires et plaintes de tous à l'égard du taux d'inflation.

La théorie est séduisante car elle explique pourquoi Alan Greenspan, ancien gouverneur de la Fed, n'a pas réussi à réagir face à la bulle Internet qui a éclaté en 2000, pourquoi son successeur Ben Benanke n'a pas réussi à réagir face à la bulle immobilière/du crédit qui a éclaté en 2007, pourquoi Janet Yellen, qui lui a succédé, n'a pas réussi à réagir face au boom actuel dans les valorisations de start-up technologiques et pourquoi Mark Carney, gouverneur de la Bank of England, et ses homologues en Suède et au sein de la BCE, restent inactifs face aux booms immobiliers qui créent une distorsion des marchés en Europe du Nord et en Europe de l'Ouest en ce moment.

D'abord, revenons sur les faits.

Les banques centrales maintiennent les taux à des niveaux planchers espérant que les crédits bon marché déclencheront une spirale inflationniste 

Chaque économiste apprend cette leçon de base au sujet de l'inflation : si une banque centrale crée de la monnaie – soit en imprimant des billets, soit en diminuant les taux d'intérêt (le crédit bon marché produit le même effet) – cela génère une inflation galopante. Les exemples classiques qui illustrent ce phénomène sont la république de Weimar et le Zimbabwe où les habitants ont fini par aller faire leurs courses avec des brouettes remplies d'argent. La Russie est l'exemple le plus récent d'économie inflationniste traditionnelle. Lorsque l'économie russe s'est effondrée en 2015, les prix se sont envolés et le taux d'inflation a atteint 17%. Les Russes ont commencé à poster des photos des prix des produits alimentaires sur Instagram pour montrer à quel point ils étaient absurdes. En voici une d'une pastèque coûtant 24 livres, soit 35 dollars. Cette formule – taux d'intérêt bas = inflation – est ancrée dans l'esprit de chaque économiste et banquier central dès le début.

Une légère inflation, de 2% par exemple, est une bonne chose. Elle permet de dévaluer légèrement une monnaie, rendant ainsi les exportations un peu plus abordables, et d'encourager les consommateurs et entreprises à dépenser ou investir leur argent maintenant plutôt que l'année prochaine, quand tout sera un peu plus cher. Cette inflation-là peut stimuler la croissance économique. Tout comme l'huile dans un moteur, elle permet un fonctionnement plus fluide. C'est pourquoi, la plupart des banques centrales – telles que la Bank of England et la Fed – visent un taux d'inflation de 2%.

Ni l'Europe ni les Etats-Unis ne sont en période d'inflation traditionnelle pour le moment, bien que les taux d'intérêt soient en dessous ou proches de zéro. L'effondrement des prix du pétrole a réduit tous les coûts, la déflation est donc plus probable que l'inflation. Les banques centrales maintiennent donc les taux à des niveaux planchers, espérant que ces crédits peu coûteux déclenchent d'une quelconque façon la spirale ascendante des prix qu'on leur a toujours promise.

Si les banques se trompent avec leurs politiques de taux d'intérêt négatifs, certaines économies occidentales déchanteront quand leurs actifs seront réévalués à des prix plus réalistes

Là où elles font une erreur, c'est que l'argent est fongible. Nous avons déjà de l'inflation – pas seulement dans les prix à la consommation mais au niveau des prix des actifs. Nous le voyons plutôt dans les prix des actifs. Londres, Stockholm, l'Allemagne, la Norvège et San Francisco connaissent d'importants booms immobiliers. Les investisseurs financent des start-up technologiques privées qui montrent de faibles bénéfices. Mark Carney, directeur de la Bank of England, pense que les prêts liés à l'investissement locatif ont alimenté les excès néfastes sur le marché britannique, qui a dépassé les pics de la bulle de 2008.

Les banques centrales considèrent le contrôle de l'inflation traditionnelle comme l'un de leurs tâches principales. C'est cette vision réduite qui les a conduites à rater la bulle Internet en 2000 et la bulle immobilière en 2007. Aujourd'hui, nous avons affaire à une bulle immobilière à Stockholm qui "pourrait finir par coûter très cher à l'économie suédoise", comme l'a admis la Riksbank le 11 février 2016. Et pourtant, la banque centrale suédoise a abaissé son taux directeur à -0,5%, visant une inflation traditionnelle de 2%.

Ce n'est pas le comportement d'une banque qui réalise que l'inflation moderne peut se manifester au niveau des actifs. Pourtant la chute des actifs est aussi mauvaise pour l'économie que l'inflation habituelle.

Nous saurons bien assez tôt si la théorie se vérifie. Si ce n'est pas le cas, alors tout ira bien – l'inflation finira par se manifester et tout le monde sera content.

En revanche, si la théorie est confirmée, certaines économies occidentales vont brutalement déchanter lorsque leurs actifs, dont la valeur a été gonflée, seront réévalués à des prix plus réalistes – ce qui est inévitable. Les banques centrales ne disposeront d'aucun outil pour atténuer les dommages.

 

Article de Jim Edwards. Traduction de Soraya Bouznada, JDN

Voir l'article original : "There is a theory going around The City that says central banks fundamentally misunderstand inflation"

Fed / Banque centrale européenne