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 Rubrique / Bonnes feuilles - "Messier Story" (1/3)
Mercredi 6 novembre 2002
Comment Internet est venu à J2M
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"Messier Story",
par Pierre Briançon, Grasset, 413 pages, 19,90 euros.
Extrait (2/3) Un (méga)projet nommé Vizzavi
(3/3)
Les raisons d'un e-échec
Interview Pierre Briançon

Dossier JDNet Vivendi Universal : l'heure des cessions

"Dans les mois qui suivent l'IPO flamboyante de Netscape, première d'une longue liste, l'Europe reste indifférente à ce qui passe pour une nouvelle folie américaine, une de ces pathologies dont on peut penser qu'elle n'atteindra pas la France, l'Allemagne ou l'Angleterre. Mais si les médias regardent encore ailleurs pour quelque temps, la flambée des valeurs Internet et plus généralement technologiques n'échappe pas tout à fait à Jean-Marie Messier, encore directeur général de la Compagnie Générale des Eaux. De ses années Lazard - la banque d'affaires travaille évidemment de plus belle pour la CGE après le départ de Messier -, il a gardé des contacts avec les "partners" de New York. Il a même réalisé quelques opérations pour IBM - et il a eu l'occasion, comme il le racontera, de discuter avec Lou Gertsner, le PDG d'IBM, qui a spectaculairement redressé les destinées de ce mammouth superlatif des années soixante qu'on avait cru définitivement enterré par Microsoft. Messier pressent que les novations technologiques en cours vont bouleverser les positions acquises. C'est l'époque où tout est permis aux groupes comme le sien - sauf l'immobilisme. Un groupe qui "ne fait rien" - sur le Net, dans les télécommunications, dans les nouvelles technologies - est un groupe condamné, entend-on à l'époque. Il y a urgence, il faut bouger, il faut trouver quelque chose. A tout prix.

Il y a autre chose aussi, plus psychologique. Le jeune homme de 39 ans se trouve à l'étroit dans les seuls habits de l'héritier. Dejouany l'a choisi, l'a adoubé, soit. Mais il veut maintenant délimiter ses terrains de jeux à lui, choisir son grand œuvre. Messier le dira lui-même sans ambages : dans tous les métiers classiques de la Générale des Eaux, il a certes "la fierté de développer l'œuvre de (ses) prédécesseur". Mais c'est visiblement, pour lui, insuffisant. Il lui faut autre chose. Et dans les métiers de la communication, sur le Net, il aura plutôt le sentiment de "bâtir". Le Net et la communication, c'est lui. L'eau et la propreté, c'était Dejouany. Il ne veut pas seulement gérer l'héritage. Il faut qu'il le transforme.

Enfin, il y a dans cette "Net-aventure" le calcul plus matois du financier qui sait humer avant d'autres les vents venus d'Amérique. L'automne 1999, pour Messier, a été plutôt pénible : la Bourse ne l'aime pas, en partie, justement, parce que sa stratégie Internet tarde à décoller. Face à cette situation, tous les moyens sont bons. Un jour, Messier laisse courir le bruit que Rupert Murdoch aurait envisagé une OPA contre Vivendi. La manœuvre s'apparente au billard à plusieurs bandes : l'information paraît dans la presse. Dès qu'elle est publiée, Messier se fend d'une déclaration sur le thème "si Murdoch essaie, il trouvera à qui parler". Et les marchés, pressentant une bataille boursière, font monter le cours de Vivendi... Une autre fois, en septembre 1999, après une assemblée générale d'actionnaires et une conférence de presse fraîchement accueillies, les marchés financiers matraquent à nouveau Vivendi. Qu'à cela ne tienne : il appelle un dimanche le Financial Times et Les Echos pour annoncer qu'il va revendre une filiale américaine dans le secteur de l'énergie, Sithe. L'acheteur n'est pas trouvé, aucune négociation n'a même été entamée, mais peu importe : pendant quelques jours, le titre Vivendi remonte...

Tout voir, tout savoir
Très vite, l'homme qui gère toujours avec un œil sur son cours de Bourse verra dans le Net et la high-tech le moyen providentiel de faire monter le titre CGE. Au fil des années s'affinera la posture : s'afficher en acteur de l'Internet permet de doper le cours. Doper le cours permet de développer à la fois le patrimoine personnel des dirigeants de la CGE (rémunérés en stock-options) et l'entreprise elle-même : de plus en plus, on paiera en actions. Un cours qui monte, c'est aussi une monnaie d'échange, qui permettra d'acheter des concurrents, ou des entreprises qui entrent dans le projet stratégique. La tactique se met en place, petit à petit. Elle culminera au moment du rachat de Seagram et des studios Universal, en l'an 2000, quand Vizzavi - simple projet - servira de pompe à cours de Bourse.

Messier est une éponge à informations. Il veut tout voir et tout savoir. Tout doit lui remonter. Il lit tout, il réagit, inonde ses collaborateurs de notes. Pendant des années, le groupe CGE, puis Vivendi, va être une vache à lait pour les cabinets de conseil en stratégie ou en management, comme le Boston Consulting Group, abondamment mis à contribution. Et dès ces années-là, les consultants entretiennent la fièvre Internet. D'autant que l'information, désormais, est universelle. En 1995-1996, le Net est encore en France cette chose américaine dont on pressent vaguement qu'un jour ou l'autre, elle débarquera en Europe, mais dont on se méfie, comme d'un nouvel instrument de l'impérialisme renouvelé de "l'hyperpuissance" - pour reprendre le terme inventé plus tard par Hubert Védrine, qui deviendra ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin, et qui incarne bien les nouvelles formes de la vieille méfiance antiaméricaine. Flash-back sur l'esprit d'une époque : Michel Bon racontera un jour qu'après avoir été nommé PDG de France Telecom, à la fin de 1995, il avait demandé qu'on lui installe Internet dans son bureau. Les ingénieurs qui régentaient alors l'entreprise lui avaient répondu que "c'était interdit"... Et dans le plan stratégique du groupe, épais de plusieurs centaines de pages, Internet n'était mentionné qu'une fois en note... 1995, c'est encore l'année où tout un pan des élites politiques et industrielles continue de penser que la France n'a pas besoin du Net, puisqu'elle a le Minitel.

Faire du Net au son du canon
Messier, lui, n'a pas le choix. Les secteurs qui l'intéressent le plus - le téléphone, et ce qu'il appelle encore "les images" - sont de toute façon directement touchés par les innovations technologiques qui bouillonnent sur et à la périphérie du réseau. C'est vrai pour le téléphone, avec la possibilité qui s'annonce de transporter données et images, en plus de la voix, sur des "bandes passantes" - des tuyaux - dont les capacités de transport et la vitesse augmentent de manière exponentielle. C'est vrai de la télévision, où le numérique permet une communication à double sens - ouvrant la voie un jour à la télévision interactive.

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"Messier Story",
par Pierre Briançon, Grasset, 413 pages, 19,90 euros.
Extrait (2/3) Un (méga)projet nommé Vizzavi
(3/3)
Les raisons d'un e-échec

(...) A partir de 1996, il inondera les cadres de son groupe de notes, il multipliera les réunions, il s'abreuvera de littérature sur le sujet. Il sera l'un des premiers, et pendant quelque temps l'un des seuls patrons français à vouloir lancer délibérément son groupe dans ce qu'on appellera bientôt la "nouvelle économie". Industriellement, c'est le seul projet dont il soit vraiment le père. Pendant quatre ans, il en surveillera les détails, il multipliera les coups, les deals, les rachats et les partenariats, il obligera tous les secteurs de l'entreprise à faire du Net au son du canon. On ne pourra pas lui reprocher, dans ce domaine, d'avoir raté le train. Même si ce train ne l'a mené nulle part. Triste raccourci de son bilan d'entrepreneur : la seule aventure industrielle dont il ait pris l'initiative s'est soldée par un échec retentissant."

© Editions Grasset
* : les sous-titres sont de la rédaction
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