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"Dans les mois qui suivent
l'IPO flamboyante de Netscape, première d'une longue
liste, l'Europe reste indifférente à ce qui passe pour
une nouvelle folie américaine, une de ces pathologies
dont on peut penser qu'elle n'atteindra pas la France,
l'Allemagne ou l'Angleterre. Mais si les médias regardent
encore ailleurs pour quelque temps, la flambée des valeurs
Internet et plus généralement technologiques n'échappe
pas tout à fait à Jean-Marie Messier, encore directeur
général de la Compagnie Générale des Eaux. De ses années
Lazard - la banque d'affaires travaille évidemment de
plus belle pour la CGE après le départ de Messier -,
il a gardé des contacts avec les "partners" de New York.
Il a même réalisé quelques opérations pour IBM - et
il a eu l'occasion, comme il le racontera, de discuter
avec Lou Gertsner, le PDG d'IBM, qui a spectaculairement
redressé les destinées de ce mammouth superlatif des
années soixante qu'on avait cru définitivement enterré
par Microsoft. Messier pressent que les novations technologiques
en cours vont bouleverser les positions acquises. C'est
l'époque où tout est permis aux groupes comme le sien
- sauf l'immobilisme. Un groupe qui "ne fait rien" -
sur le Net, dans les télécommunications, dans les nouvelles
technologies - est un groupe condamné, entend-on à l'époque.
Il y a urgence, il faut bouger, il faut trouver quelque
chose. A tout prix.
Il
y a autre chose aussi, plus psychologique. Le jeune
homme de 39 ans se trouve à l'étroit dans les seuls
habits de l'héritier. Dejouany l'a choisi, l'a adoubé,
soit. Mais il veut maintenant délimiter ses terrains
de jeux à lui, choisir son grand œuvre. Messier le dira
lui-même sans ambages : dans tous les métiers classiques
de la Générale des Eaux, il a certes "la fierté de développer
l'œuvre de (ses) prédécesseur". Mais c'est visiblement,
pour lui, insuffisant. Il lui faut autre chose. Et dans
les métiers de la communication, sur le Net, il aura
plutôt le sentiment de "bâtir". Le Net et la communication,
c'est lui. L'eau et la propreté, c'était Dejouany. Il
ne veut pas seulement gérer l'héritage. Il faut qu'il
le transforme.
Enfin, il y a dans cette "Net-aventure"
le calcul plus matois du financier qui sait humer avant
d'autres les vents venus d'Amérique. L'automne 1999,
pour Messier, a été plutôt pénible : la Bourse ne l'aime
pas, en partie, justement, parce que sa stratégie Internet
tarde à décoller. Face à cette situation, tous les moyens
sont bons. Un jour, Messier laisse courir le bruit que
Rupert Murdoch aurait envisagé une OPA contre Vivendi.
La manœuvre s'apparente au billard à plusieurs bandes
: l'information paraît dans la presse. Dès qu'elle est
publiée, Messier se fend d'une déclaration sur le thème
"si Murdoch essaie, il trouvera à qui parler". Et les
marchés, pressentant une bataille boursière, font monter
le cours de Vivendi... Une autre fois, en septembre
1999, après une assemblée générale d'actionnaires et
une conférence de presse fraîchement accueillies, les
marchés financiers matraquent à nouveau Vivendi. Qu'à
cela ne tienne : il appelle un dimanche le Financial
Times et Les Echos pour annoncer qu'il va revendre une
filiale américaine dans le secteur de l'énergie, Sithe.
L'acheteur n'est pas trouvé, aucune négociation n'a
même été entamée, mais peu importe : pendant quelques
jours, le titre Vivendi remonte...
Tout voir,
tout savoir
Très vite, l'homme qui gère
toujours avec un œil sur son cours de Bourse verra dans
le Net et la high-tech le moyen providentiel de faire
monter le titre CGE. Au fil des années s'affinera la
posture : s'afficher en acteur de l'Internet permet
de doper le cours. Doper le cours permet de développer
à la fois le patrimoine personnel des dirigeants de
la CGE (rémunérés en stock-options) et l'entreprise
elle-même : de plus en plus, on paiera en actions. Un
cours qui monte, c'est aussi une monnaie d'échange,
qui permettra d'acheter des concurrents, ou des entreprises
qui entrent dans le projet stratégique. La tactique
se met en place, petit à petit. Elle culminera au moment
du rachat de Seagram et des studios Universal, en l'an
2000, quand Vizzavi - simple projet - servira de pompe
à cours de Bourse.
Messier est une éponge à informations.
Il veut tout voir et tout savoir. Tout doit lui remonter.
Il lit tout, il réagit, inonde ses collaborateurs de
notes. Pendant des années, le groupe CGE, puis Vivendi,
va être une vache à lait pour les cabinets de conseil
en stratégie ou en management, comme le Boston Consulting
Group, abondamment mis à contribution. Et dès ces années-là,
les consultants entretiennent la fièvre Internet. D'autant
que l'information, désormais, est universelle. En 1995-1996,
le Net est encore en France cette chose américaine dont
on pressent vaguement qu'un jour ou l'autre, elle débarquera
en Europe, mais dont on se méfie, comme d'un nouvel
instrument de l'impérialisme renouvelé de "l'hyperpuissance"
- pour reprendre le terme inventé plus tard par Hubert
Védrine, qui deviendra ministre des Affaires étrangères
de Lionel Jospin, et qui incarne bien les nouvelles
formes de la vieille méfiance antiaméricaine. Flash-back
sur l'esprit d'une époque : Michel Bon racontera un
jour qu'après avoir été nommé PDG de France Telecom,
à la fin de 1995, il avait demandé qu'on lui installe
Internet dans son bureau. Les ingénieurs qui régentaient
alors l'entreprise lui avaient répondu que "c'était
interdit"... Et dans le plan stratégique du groupe,
épais de plusieurs centaines de pages, Internet n'était
mentionné qu'une fois en note... 1995, c'est encore
l'année où tout un pan des élites politiques et industrielles
continue de penser que la France n'a pas besoin du Net,
puisqu'elle a le Minitel.
Faire du Net
au son du canon
Messier, lui, n'a pas le choix.
Les secteurs qui l'intéressent le plus - le téléphone,
et ce qu'il appelle encore "les images" - sont de toute
façon directement touchés par les innovations technologiques
qui bouillonnent sur et à la périphérie du réseau. C'est
vrai pour le téléphone, avec la possibilité qui s'annonce
de transporter données et images, en plus de la voix,
sur des "bandes passantes" - des tuyaux - dont les capacités
de transport et la vitesse augmentent de manière exponentielle.
C'est vrai de la télévision, où le numérique permet
une communication à double sens - ouvrant la voie un
jour à la télévision interactive.
(...)
A partir de 1996, il inondera les cadres de son groupe
de notes, il multipliera les réunions, il s'abreuvera
de littérature sur le sujet. Il sera l'un des premiers,
et pendant quelque temps l'un des seuls patrons français
à vouloir lancer délibérément son groupe dans ce qu'on
appellera bientôt la "nouvelle économie". Industriellement,
c'est le seul projet dont il soit vraiment le père.
Pendant quatre ans, il en surveillera les détails, il
multipliera les coups, les deals, les rachats et les
partenariats, il obligera tous les secteurs de l'entreprise
à faire du Net au son du canon. On ne pourra pas lui
reprocher, dans ce domaine, d'avoir raté le train. Même
si ce train ne l'a mené nulle part. Triste raccourci
de son bilan d'entrepreneur : la seule aventure industrielle
dont il ait pris l'initiative s'est soldée par un échec
retentissant."
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