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"La grande histoire ratée
du Net aura finalement été exemplaire de la manière
de Jean-Marie Messier de mener les affaires. Intuitif,
rapide à capter l'air du temps, l'homme a affûté ses
antennes : elles l'ont incité à se lancer très vite
dans l'aventure Internet, à la fois pour des raisons
psychologiques (il lui fallait marquer son territoire),
industrielles (il a vite été convaincu par les gourous
de la technologie qui lui prédisaient la vie interactive)
et financières (c'est pour se doter d'une force de frappe
en matière de fusions et acquisitions qu'il a voulu
faire passer Vivendi pour un géant du Net). "Faut-il
avoir peur de la nouvelle économie ?" demande-t-il en
sous-titre de son livre, J6M.com, paru à l'automne 2000
(il aurait sans doute dû, pour sa part, en avoir peur).
Sous le vaste terme de "convergence", Jean-Marie Messier
a réussi à hypnotiser les marchés et l'opinion tout
émerveillée par le brio de l'artiste. Tout le monde,
sur le Net, s'est trompé ? Certes, mais rarement, à
la tête d'un grand groupe industriel classique, et dans
d'aussi grandes largeurs..
Racontons
aux marchés et aux médias l'histoire qu'ils ont envie
d'entendre sur le moment, cela nous achètera du temps
et nous donnera de l'argent : ce fut le fond de la stratégie
de J2M sur le Net. En février 2000, il donne une de
ses analyses industrielles définitives au journal Investir
: "Il faut bien comprendre que la publicité sera un
des principaux moteurs de la nouvelle économie". Il
ajoute, toujours aussi catégorique, que du coup, la
mainmise d'une entreprise sur une "base de consommateurs
forte" (il parle des abonnés toujours potentiels à Vizzavi)
sera "le meilleur atout". Un an plus tard, quand il
s'agira de présenter les comptes de Vivendi, il insistera
au contraire sur l'atout que constitue, pour son groupe,
la faible dépendance vis-à-vis de la même publicité
: il est vrai que quelques mois plus tôt, des analystes
financiers l'avaient incité par voie de presse à insister
sur cet avantage comparatif - par rapport à d'autres,
comme AOL ou Yahoo !, frappés de plein fouet par l'effondrement
des recettes publicitaires.
Une
stratégie furieuse et désordonnée
La
mise en œuvre de la stratégie Internet aura été aussi
furieuse que l'échec cinglant. Furieuse, et désordonnée.
Messier ne plonge pas dans le métier lui-même, il insiste
sur une communication agressive tant que le marché est
porteur, poussant les uns et bousculant les autres pour
occuper au plus vite l'espace médiatique - la stratégie
industrielle réduite à l'effet d'annonce -, hésitant
en permanence entre la centralisation des initiatives
et la liberté laissée aux différentes branches du groupe.
Et
quand il finit par s'arrêter sur un modèle - le "portail
multi-accès" - il est déjà trop tard. Messier a six
ans de retard sur les Etats-Unis, deux ou trois sur
ses principaux concurrents français. La seule réussite
d'une grande entreprise française sur le Net fut celle
de France Telecom, dont le service d'accès (Wanadoo)
et le portail (Voilà) figurent encore aujourd'hui parmi
les leaders européens.
Mais
Messier a aussi raconté à tout le monde l'histoire que
tout le monde avait envie d'entendre. S'il y eut tromperie,
ce fut une tromperie par consentement mutuel. Sur le
Net, la ferveur française, en 1999-2000, n'eut d'égale
que l'ampleur du retard à comprendre les vrais enjeux
de l'économie de réseau, qui perdure au-delà du "krach".
C'est pour combler ce retard que l'opinion, les médias,
les élites françaises et les chefs d'entreprise se sont
d'un coup précipités sur le Web en accolant du ".com"
à tout ce qui bougeait. La bulle, en France et en Europe,
n'aura duré que huit mois, quand elle s'était construite
en cinq ans aux Etats-Unis. Au moins avait-elle permis,
de l'autre côté de l'Atlantique, la constitution de
poids lourds incontournables de l'Internet.
Fuite
en avant
Vizzavi
est aussi une forme de fuite en avant : en 2000, Vivendi
est déjà trop endetté aux yeux des marchés, ce qui limite
ses moyens de se développer : la bulle va fournir désormais
les fonds nécessaires. Scrutant les comptes de 1999,
les analystes avaient commencé de s'inquiéter de la
dette grandissante du groupe. Messier va les chloroformer
avec le Net, faisant preuve d'une habileté et d'une
intuition qui laissent pantois concurrents et partenaires.
Mais tout en gagnant à court terme, il pose aussi les
jalons de ce qui précipitera plus tard sa chute.
D'autant
que sa furie de "deals" donne tous les signes d'une
bougeotte déstabilisatrice : l'essentiel est de conclure
des accords ou des "partenariats", de racheter ou de
vendre, de faire des "coups". Une fois le principe acquis,
Messier passe à autre chose, son attention se tourne
ailleurs. Aux autres de mettre en œuvre, de réparer
les erreurs commises dans la hâte de conclure, de donner
une cohérence aux idées du patron. Vizzavi ne résout
aucun de ses problèmes industriels, et repose sur deux
paris technologiques (la télévision interactive, l'Internet
mobile) et un pari commercial (les consommateurs auront
vraiment besoin de ces nouveaux services) hasardeux
au moment même où il les tente. Peu importe : pour Messier,
demain est en permanence un autre jour. Il parle vision,
stratégie, long terme, nouvelle économie. Il agit à
vingt-quatre heures.
Ce
qui se passe autour du Net annonce la suite : le PDG
de Vivendi n'est pas homme à s'intéresser à la substance,
à mettre les mains dans la glaise des métiers qu'il
pratique. Il n'est internaute que par procuration (d'autres
lui racontent le Net, ses enfants, ses collaborateurs).
Il n'est pas créateur d'entreprise. Il utilise les armes
du financier pour dessiner une stratégie, mais parce
qu'elle ne relève que de la finance, celle-ci reste
simple mise en forme du chaos de sa gestion des hommes
et de l'industrie. Dans l'univers des médias qu'il tentera
de prendre à l'abordage avec Universal, ce manque d'appétence
pour la substance, pour ce que sont vraiment la télévision,
le cinéma, la musique, tout ce qu'il va longtemps persister
à appeler des "contenus", se révélera fatal."
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