ART ET SCIENCE
Avril 2007
L'affaire Molière/Corneille
Tout commence en 1919. Dans une revue littéraire, le poète Pierre Louÿs annonce que Molière n'est pas le génial écrivain que l'on croit, mais qu'il a eu recours à un nègre, Corneille. D'où lui vient cette idée ? Il aurait trouvé dans Amphitryon une versification proche de celle de Corneille. L'idée fait des vagues, la polémique enfle tout au long du XXe siècle. Les partisans de cette supercherie jugent la ressemblance lexicale entre les pièces de Molière et celles de Corneille trop grande pour être le fruit du hasard. De plus, Molière n'a laissé aucun manuscrit, pas un brouillon, pas une note. Et surtout comment un petit comédien aurait pu se transformer subitement, à trente-sept ans, en un auteur de la dimension de Molière ? La réponse venue des statsEn 2003, Dominique Labbé annonce avoir résolu cette énigme littéraire à l'aide d'outils statistiques. Chercheur spécialisé dans les statistiques appliquées aux langages, il a mesuré la distance intertextuelle entre deux textes, ou (en résumé) la somme des différences entre les fréquences des mots des deux textes. Cette distance permet d'obtenir une mesure entre 0 (si tous les mots sont employés dans deux textes à la même fréquence) et 1 (si les textes ne partagent aucun mot en commun).
De nombreuses précautions sont nécessaires, comme respecter une taille suffisante de texte, différencier les homonymes, repérer tous les genres d'un même mot… Mais finalement, après un étalonnage sur de nombreux textes, Labbé conclut que deux textes dont la distance intertextuelle est inférieure ou égale à 0,20 sont forcément du même auteur. Entre 0,20 et 0,25, ils sont probablement du même auteur. Au-dessus de 0,40 les deux auteurs sont certainement différents. Et ses conclusions concernant l'affaire Molière/Corneille sont formelles : les textes de Molière sont des écrits de Corneille. En effet, leur distance intertextuelle avec les textes de Corneille est inférieure à 0,25. Affaire réglée donc ? Non. Les maths ont tranché mais...Car reste tout de même à comprendre comment l'orgueilleux Corneille aurait accepté d'être le nègre d'un comédien de farces. Désir de n'être connu que comme un auteur de tragédies, le plus grand style qui soit, et ne pas dégrader son image par l'écriture de farces ? Régler ses comptes avec la bourgeoisie parisienne sous couvert d'anonymat ? Besoin d'argent ?
Reste aussi à expliquer pourquoi les frères Corneille auraient organisé une cabale contre L'École des femmes, pièce où Molière se moque ouvertement des titres de noblesse des Corneille. Pourquoi Corneille aurait écrit, puis critiqué une œuvre dans laquelle il se moque de son frère et de lui-même ? De plus, durant la période où Corneille est censé écrire pour Molière, il publie L'Office de la Sainte Vierge, une œuvre qui a dû demander un travail colossal. Comment aurait-il donc eu le temps d'écrire aussi pour Molière ? Aujourd'hui encore, le débat ouvert en 1919 n'est pas clos.
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