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Juillet 2006
"Nous préférons le bien-être à la vérité"
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Dénoncée pour
ses méfaits, soupçonnée de servir des intérêts particuliers, la science est constamment
dévalorisée. Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences, fait le constat
d'une société déboussolée face à ces enjeux. |
La peur de la science,
c'est un problème de fond ou de communication ?
Etienne Klein : Je dirais que c'est un problème de
fond abondamment relayé par les médias, qui ont font parfois leurs choux gras.
Mais ce ne sont pas les médias qui créent le sentiment que la science pourrait
nous mener dans des directions que nous n'aurions pas désirées.
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| "Une loi n'est bien acceptée et bien appliquée que si elle
est bien comprise" |
Face aux dangers de certains "progrès"
scientifiques (OGM, antennes-relais...), que faut-il faire ? Réglementer ?
Avant de réglementer à tous crins, je pense qu'il faudrait d'abord faire de la
pédagogie, ensuite organiser des débats, puis éventuellement légiférer. Une loi
n'est bien acceptée et bien appliquée que si elle est bien comprise. Sinon, c'est
seulement un papier de plus....
La recherche du progrès et par là même
du confort ne créée-t-elle pas une demande voire une dépendance à ce progrès ?
Vous avez raison : nous feignons de ne plus aimer le progrès, nous pensons même
parfois que c'est une idée morte, mais en réalité, nous tenons encore à lui, mais
de façon négative : nous ne l'aimons plus qu'à l'aune de l'effroi que nous inspire
l'idée qu'il puisse disparaître. Que resterait-il de notre confort si nous ne
disposions plus de nos téléphones, de nos antibiotiques et de nos cartes de crédit
?
Toutes les inventions scientifiques
ne seront-elles pas un jour ou l'autre détournées dans un but négatif ? (Exemple
: la bombe atomique)
La réponse à votre question est sans doute positive : la tentation de faire ce
qu'il est possible de faire est presque irrépressible. Toutefois, je pense qu'il
y a encore une place pour le "jeu" démocratique, pour une sorte de contrôle global
des applications de la science, qui passe bien sûr par la pédagogie, mais pas
seulement.
Dans quelle mesure peut-on faire confiance
aux études scientifiques qui prouvent par exemple que les antennes relais, les
téléphones portables etc.. ne sont pas nocifs ? Après le tabac et l'amiante, on
sait bien que des scientifiques sont payés pour nier les méfaits de certaines
choses qui rapportent trop d'argent à l'économie pour qu'on les discrédite.
Je n'en sais rien. Il faut regarder les choses au cas par cas. Tout ce que je
peux dire, c'est qu'il y a deux sortes de gens : ceux qui pensent que toute innovation
est a priori dangereuse et que c'est à ceux qui la promeuvent de prouver son innocuité
: et puis ceux qui pensent que toute innovation est profitable et que c'est à
ceux qui la contestent de prouver sa dangerosité...
Certains écologistes ou politiques
jouent délibérément sur la peur pour faire prendre conscience des problèmes. Est-ce
une bonne stratégie selon vous ?
On sait depuis longtemps (Aristote avait déjà écrit là-dessus) que les gens adorent
qu'on leur fasse peur. Ca marche presque à tous les coups si l'on veut attirer
leur attention ou leurs suffrages. Je pense qu'il est plus sage, même si c'est
moins efficace d'un point de vue médiatique, de faire une pédagogie des différents
risques auxquels nous sommes confrontés. Quels sont ceux que nous acceptons ?
Quels sont ceux que nous rejetons ? L'affaire est plus compliquée qu'on ne croit
: car il peut être dangereux de vouloir éviter certains risques... Cela dit, les
craintes les plus légitimes ne sont pas forcément les plus populaires. Certains
risques (comme le risque de se tuer en voiture ou de mourir d'un cancer si l'on
est fumeur) n'ont pas été perçus comme de vrais risques pendant très longtemps.
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| "Il en va des risques comme des people : l'importance
qu'on leur accorde n'est pas liée à leur valeur intrinsèque" |
Personnellement, qu'est-ce qui vous
a attiré dans ce métier ?
J'ai voulu faire ce métier quand j'ai compris que la science, notamment la physique,
permettait de faire "des découvertes philosophiques négatives ", au sens où, parfois,
elle nous oblige à changer notre façon de comprendre le monde, à abandonner les
préjugés qui nous viennent de l'habitude...
Comment expliquer que les études scientifiques
soient toutes contradictoires ? Qui faut-il croire ?
La controverse est naturelle dans ces questions, car la vérité n'est pas une chose
toujours claire....
Est-ce que c'est l'Etat qui doit décider
des priorités de la recherche (cf. pôles de compétitivité) ?
En partie, mais en partie seulement. De son côté, l'Etat a pour devoir de pousser
des recherches qui relèvent de l'intérêt général. Mais les chercheurs ont eux
aussi voix au chapitre, dans la mesure où ils savent quelles sont les questions
qui se posent à eux, et où ils connaissent les moyens qui leur seraient nécessaires
pour pouvoir y répondre.
Etes-vous pour ou contre des référendums
sur des sujets scientifiques (OGM, nucléaire...) ?
Question délicate. Du point de vue des principes, je serais plutôt pour, car le
principe de la démocratie est donner le primat à la conscience des citoyens plutôt
qu'à leurs compétences (même ceux qui ne connaissent rien en droit constitutionnel
ont été invités à voter pour ou contre la constitution européenne). Mais en pratique
je suis très sceptique : je crains toutes sortes de manipulations de l'opinion,
et je crains aussi que les passions soient si fortes qu'il n'y ait ni place ni
temps pour la pédagogie. Tout le monde a un avis sur les OGM, mais peu de gens
savent vraiment ce que c'est qu'un OGM.
Pourquoi personne n'écoute la science
quand on parle de réchauffement de la planète, alors que lorsqu'elle parle d'une
hypothétique épidémie aviaire c'est l'affolement ?
Bonne question. Nous avons une perception des risques qui est si subjective qu'elle
est presque sans rapport avec la réalité. C'est ainsi que le risque associé au
tabac est resté non perçu pendant des décennies. D'autres risques, objectivement
moins importants, font la une des journaux. Il en va des risques comme des "people"
: l'importance qu'on leur accorde n'est pas liée à leur valeur intrinsèque.
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| "Il y a de plus en plus de résultats, concernant de vieilles
théories qui sont de plus en plus solides" |
Comment concilier la découverte scientifique,
qui a besoin de liberté, et le cadre de recherche de plus en plus rigide (ex :
recherche sur les cellules souches, OGM...) ?
Il y a des découvertes qui ne sont possibles que si l'on dispose de moyens lourds,
qui supposent effectivement un encadrement et une programmation de plus en plus
envahissants. Et puis il y en a d'autres qui supposent la solitude, la concentration,
voire le génie d'un ou deux individus. La recherche, c'est comme la navigation
à voile : il faut une voile (l'imagination) pour avancer, et une dérive (la structure
institutionnelle) pour ne pas aller n'importe où.
Pensez-vous que le rythme des découvertes
s'est accéléré ou ralenti ?
En apparence, il s'est accéléré, puisqu'il y a de plus en plus de publications.
Mais en réalité, il y a de moins en moins de découvertes vraiment fondamentales.
En physique, par exemple, les deux révolutions sur lesquelles la physique actuelle
continue de s'appuyer remontent à près d'un siècle : ce sont la physique quantique
(1930) et la relativité (1905).... En résumé, je dirais donc qu'il y a de plus
en plus de résultats, concernant de vieilles théories qui sont de plus en plus
solides.
Que pensez-vous du traitement médiatique
des sujets scientifiques ?
Il y aurait beaucoup trop à dire....
Personnellement, qu'est-ce qui vous
fait peur parmi les recherches scientifiques ?
Les biologistes ont peur de ce que font les physiciens, les physiciens ont peur
de ce que pourraient faire les biologistes. Or je suis physicien....
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| "Nous ne voulons plus entendre les messages de la science,
parce que nous avons le sentiment qu'ils pourraient être désagréables à entendre" |
Cela ne vous inquiète pas que les croyances
au paranormal se développent d'autant plus que les milieux sont cultivés ? N'est-ce
pas une manifestation de la méfiance croissante vis à vis des sciences ?
De méfiance ou de désintérêt ? Je pense que nous ne voulons plus entendre les
messages de la science, parce que nous avons le sentiment qu'ils pourraient être
désagréables à entendre. Vous connaissez la fameuse phrase de Renan : "il se pourrait
que la vérité soit triste". J'ai le sentiment confus que nous préférons le bien-être
à la vérité : plutôt que d'aimer la vérité parce qu'elle est la vérité, nous déclarons
vraies les idées que nous aimons... Qu'elles soient vraies ou fausses, peu nous
importe : nous voulons simplement qu'elles nous fassent du bien à l'âme...
Pourquoi la science tarde-t-elle tant
à respecter une éthique, par exemple les scientifiques de haut niveau ne devraient-ils
pas prononcer une sorte de serment qui les engagerait à ne pas travailler pour
les militaires, une fois pour toute ?
D'accord pour une éthique. Toute la question est : laquelle ? L'éthique, telle
que je la vois débattue autour de moi, est un facteur de division et d'affrontement
plutôt qu'un ferment de rassemblement. C'est une utopie de croire que l'ensemble
des acteurs pourrait se mettre vraiment d'accord sur ce qu'il convient de faire
ou de pas faire...
La peur de la science freine-t-elle
l'innovation ? Avez-vous un exemple de ce cas ?
Il n'y a plus guère de recherche en France sur les OGM pour les raisons que vous
savez. La peur de la science peut donc freiner la science localement, mais pas
globalement (les recherches se font ailleurs). Je pense par ailleurs que la peur
peut jouer un rôle utile. En fait, ce qui est fécond pour la réflexion aussi bien
que pour l'action, ce n'est pas la peur elle-même, mais les questionnements qu'elle
peut conduire à formaliser. La peur est stérile quand elle se résume à une panique.
Elle devient intéressante dès lors qu'elle devient intellectuelle, qu'elle aide
à configurer l'avenir et à éviter quelques pièges.
Etienne Klein : Merci pour vos questions. Et excusez
moi pour mon retard : en ce bas monde, les voitures circulent moins vite que les
électrons...
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