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Décembre 2006

"Il faut redonner aux jeunes l'envie de faire de la science"

Quel rôle le politique doit-il jouer dans les décisions scientifiques ? Claude Birraux, vice-président de l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, a abordé avec vous les grands enjeux soulevés par cet organisme.

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Claude Birraux : Bonjour, je suis très heureux de pouvoir répondre à vos questions et de présenter un peu mieux l'Office parlementaire des choix scientifiques. C'est une délégation commune à l'Assemblée nationale et au Sénat composée de 18 députés et sénateurs. Son objet est d'informer le Parlement sur les choix scientifiques et technologiques en amont des décisions à prendre.

"Les rapporteurs s'entourent d'experts et nous avons un conseil scientifique, mais ce sont eux seuls qui formulent les conclusions et les recommandations"

A quoi sert l'OPECST avec tous les organismes qui existent déjà en matière de prévention (INERIS, INPES...) ?

C'est un organisme parlementaire, pas de prévention. Il est au service de l'information du Parlement d'abord, et par delà, de l'ensemble des citoyens. La différence très sensible avec d'autres organismes d'évaluation est que ce sont les parlementaires qui conduisent les études et qui endossent la responsabilité politique de leurs conclusions.

L'OPECST est-il vraiment indépendant ?

Qu'est-ce que l'indépendance ? L'OPECST a une manière de travailler qui vise à garantir son indépendance. Les rapporteurs s'entourent d'experts et nous avons un conseil scientifique, mais ce sont eux seuls qui formulent les conclusions et les recommandations. Un exemple : j'ai organisé une audition ouverte à la presse sur les nanotechnologies le 7 novembre, sans sponsor, ce qui n'a pas été le cas du colloque organisé fin novembre par un communiquant avec sponsor.

Comment choisissez-vous les "experts" ?

Les experts du conseil scientifique sont choisis par les parlementaires, et nous essayons de couvrir le maximum de disciplines scientifiques. Pour les études, chaque rapporteur est entouré d'un groupe d'experts qui proviennent en général d'organismes scientifiques mais je le répète, le rapporteur est maître absolu de ses orientations et de ses choix.

Combien de députés ont une formation scientifique ?

Il y a pas mal de médecins, mais ceux qui ont une formation scientifique sont en nombre assez réduit. Mais ce n'est pas une obligation absolue d'être scientifique pour être à l'Office. Il y a des rapports remarquables qui ont été rendus par des parlementaires qui ne sont pas scientifiques.

Les parlementaires ne sont-ils pas de toutes façons plus sensibles aux lobbies des agriculteurs ou des industriels qu'à vos rapports ?

Les recommandations et les conclusions des rapporteurs ont, dans la très grande majorité des cas, été mises en oeuvre quelle que soit la couleur politique et du rapporteur, et du gouvernement. Un seul exemple : la modification de la réglementation pour la sécurité des tunnels mise en place par M. Gayssot, ministre communiste, répond aux propositions formulées par M. Kert, député de droite.

Est-ce que vos rapports finissent au fond d'un tiroir comme la plupart des rapports ?

Non, ces rapports ne pas finissent pas au fond d'un tiroir. Pour prendre un autre exemple, les recommandations du rapport sur le risque épidémique ont été traduites dans les lois de santé publique. Et il était fait par une sénatrice vert et un député UMP.

"Il n'y a plus ni progrès, ni recherche scientifique possible si on se contente de faire un sondage d'opinion."

Existe-t-il l'équivalent de l'OPECST au niveau européen et de quelle marge de manœuvre disposez-vous par rapport aux décisions européennes ?

Au niveau européen, il y a un équivalent, le STOA, placé auprès du Parlement européen. Mais ce ne sont pas les parlementaires qui font les études, elles sont confiées à des consultants après appel d'offre.

Qu'est-ce que vous faites quand les experts ne sont pas d'accord entre eux ?

C'est un cas intéressant : ça permet aux rapporteurs de l'Office d'approfondir la question et de se faire par eux-mêmes une opinion qui peut être différente de celle des experts. Un rapport ancien de l'Office sur la télévision haute définition préconisait le numérique, alors que les experts voulaient imposer ce qui s'appelait D2mac.

Que pensez-vous du "principe de précaution" ? Est-ce que ce n'est pas une entrave à la recherche scientifique ?

Non, parce qu'il est bien précisé que la recherche scientifique concourt à améliorer les connaissances pour préciser les contours de la précaution. Ceci est d'ailleurs précisé dans la charte de l'environnement.

L'opinion publique n'est-elle pas plus importante pour les députés que les vrais avis des scientifiques ? (par exemple sur les OGM ou le réchauffement climatique ?)

Il faut organiser l'interface entre d'une part le monde scientifique et le monde politique, et ensuite entre le monde politique et les citoyens. Il faut essayer de comprendre les phénomènes, sinon il n'y a plus ni progrès, ni recherche scientifique possible si on se contente de faire un sondage d'opinion.
Et c'est précisément la manière dont l'Office parlementaire essaie d'aborder les sujets en renforçant les liens avec les milieux scientifiques, et en organisant à notre niveau, le débat, ouvert, transparent et contradictoire.

Est-ce que vous avez joué un rôle concernant le "plan canicule" ou c'est le ministère de la santé qui a élaboré ses mesures tout seul ?

Nous donnons des avis en amont des décisions à prendre. Le plan canicule a été mis en place par le gouvernement.

En matière de nucléaire, pourquoi la France est-elle la seule à continuer résolument dans cette voie alors que plusieurs de nos voisins ont décidé de l'abandonner ?

La France a tiré les leçons de la crise de l'énergie de 1973. Nous étions et nous sommes toujours dépendants de ressources venant de l'étranger car nous n'avons ni pétrole, ni gaz, et plus de charbon. Le recours au nucléaire nous a permis de garantir une stabilité d'approvisionnement énergétique et en électricité. Cela nous permet également d'être aujourd'hui bien placé pour les émissions de gaz à effets de serre.
Il faut savoir, que dans un rapport réalisé avec un député PS en 2001, nous avons montré que nous avions besoin de toutes les énergies, qu'il fallait développer des énergies renouvelables, et conserver notre capacité nucléaire. Le pétrole continuera à être rare et cher, le gaz lui aussi est cher. De plus, ils sont produits dans des pays où la stabilité politique n'est pas assurée. Renoncer au nucléaire revient à avoir recours massivement aux énergies fossiles, donc à augmenter les rejets de gaz à effet de serre.
Le choix n'est pas entre le nucléaire et les renouvelables, mais entre les énergies fossiles et les renouvelables.

"Le choix n'est pas entre le nucléaire et les renouvelables, mais entre les énergies fossiles et les renouvelables"

Que pensez-vous des idées de Nicolas Hulot ?

Nicolas Hulot est un excellent vulgarisateur et scientifique de l'environnement. Il pense que l'environnement n'est pas un choix partisan, ce qui me paraît être une très bonne chose. La cause de l'environnement doit progresser chez tous les citoyens, dans tous les partis politiques, et ne doit pas être accaparée par un seul parti.

Avez-vous plus de pression de la part des lobbies industriels ou des ONG ?

Nous sommes sollicités par les deux mais ce que nous essayons de faire à l'Office, c'est de permettre l'expression des uns et des autres, dans un débat pluraliste et contradictoire. Mais personnellement, je me tiens à distance respectable de tout lobby.

Comment se fait-il que le Téléthon finance lui-même des recherches sur les myopathies alors que ce devrait être pris en charge par l'Etat ?

En France, on réclame à l'Etat de tout faire et ensuite on lui reproche de s'occuper de trop de choses. Le Téléthon, c'est le substitut de ce qui dans les pays anglosaxons, et même certains pays d'Europe, s'appelle des Fondations, et permettent de soutenir la recherche publique ou privée. Comme par exemple la Welcome Trust, en Angleterre.
En Angleterre et aux USA, vous trouvez des gens qui mettent de l'argent et qui sont fiers de le faire. Ils financent personnellement de la recherche, un bâtiment qui va porter leur nom. Ce n'est pas très bien vu en France, mais depuis peu, une loi sur les fondations ouvre des perspectives qui commencent à donner des résultats, mais en attendant, il y a le Téléthon, et c'est très bien.

Quels sont selon vous les trois enjeux scientifiques majeurs en ce moment ?

Premièrement, la formation scientifique, parce qu'il y a une désaffection pour les sciences qui peut devenir inquiétante à terme. Il faut donc redonner l'envie aux jeunes de faire des sciences. Le second enjeu est la reconnaissance des scientifiques par la nation, qui peut se traduire par une meilleure situation des scientifiques et des moyens accrus. Et le troisième enjeu est la relation entre la science et le développement économique et social.

Pensez-vous que la France prend du retard en matière scientifique du fait de la frilosité des gouvernants ? (interdiction de la recherche sur les embryons humains, OGM...)

La France n'est pas très bien placée si on prend le classement de Shanghai. Mais on a aussi des positions qui sont de premier ordre, comme un des plus gros des calculateurs au monde sur le plateau de Saclay, quelques récompenses internationales en mathématiques. Mais ce n'est pas cette interdiction de recherche sur les embryons et autres qui est le frein le plus important.
Le frein le plus important, c'est la politique de "stop and go" qui a été conduite pendant plus de 20 ans par tous les gouvernements. La loi recherche qui a été votée ce printemps permet de redonner à la recherche un rôle central, et de la réformer, de la moderniser pour lui permettre de se développer. Avec en particulier une instance de réflexion et de pilotage, le Haut Comité pour la science, qui est une agence d'évaluation pour redonner de la cohérence à l'évaluation scientifique, et l'ANR (Agence de la Recherche), qui est un instrument d'orientation sur projets et qui réserve 30 % de ses fonds à des projets blancs, c'est à dire proposés par les chercheurs eux mêmes.

"La PAC a permis le maintien d'une agriculture vivante, qui permet d'ailleurs d'entretenir la montagne"

La France n'est-elle pas un peu schizophrène : d'un côté on fait de grands discours sur l'environnement, de l'autre on protège la PAC qui encourage l'agriculture intensive.

Les deux ne sont pas totalement antinomiques. Moi qui suis élu d'un département de montagne, la PAC a permis le maintien d'une agriculture vivante, qui permet d'ailleurs d'entretenir la montagne. Et sans la PAC, ceci ne serait pas possible.

Qui a pris la décision de réintroduire l'ours dans les Pyrénées ?

Ce n'est pas moi qui ai recommandé cela ! Il y a eu des décisions gouvernementales à un moment donné, je crois qu'il faut trouver là aussi un équilibre et des relations pacifiques.

Pourquoi dépense-t-on autant dans des programmes spatiaux type ISS [Station spatiale internationale] qui ne servent à rien ?

D'abord l'espace est un domaine de recherche extrêmement important pour la connaissance scientifique elle-même. Depuis l'espace, on peut suivre le mouvement des mers par exemple. Le mouvement des eaux qui quittent l'Arctique, et qui fait un long périple avant de revenir dans le Gulf Stream.
L'ISS sert également à conduire des expériences scientifiques qui peuvent avoir des utilisations dans la vie de tous les jours.

Quels scientifiques écoutez-vous réellement ? Quand on entend dire aujourd'hui que d'ici 150 ans les ressources halieutiques seront menacées, alors que cette affirmation est fausse, on se pose la question ?

La manière de poser la question est un peu abrupte et pas très scientifique. La manière scientifique est de savoir comment les espèces peuvent se reproduire pour assurer une réserve alimentaire qui soit compatible avec le prélèvement effectué par l'homme à travers la pêche. Pour savoir ce qu'il en est, il faut bien de la recherche !

Quel a été le sujet le plus difficile sur lequel vous ayez travaillé ?

Je suis un spécialiste de l'énergie, et le sujet le plus délicat est celui des déchets nucléaires.

Est-ce que c'est vous qui avez recommandé de construire ITER ?

Non, ITER est un projet européen, et c'est l'Union européenne qui a décidé de se porter candidate pour accueillir ITER et qui a fait le choix du site pour accueillir cette installation. ITER démontre que dans un certain nombre de domaines, la coopération internationale est indispensable, parce que même l'UE seule n'aurait pas pu conduire seule ce projet. C'est également le cas pour le LHC [un acccélérateur de particules géant] au CERN.

Qui paye pour rédiger ces rapports ?

C'est compris dans le budget de l'Assemblée nationale et / ou du Sénat. Les experts ne sont jamais rémunérés.

Est-ce que tous les parlementaires lisent les rapports ?

Pour les parlementaires, sous ma présidence, ont été rédigés des résumés en 4 ou 8 pages selon l'importance du rapport, et qui sont envoyés à tous les députés et sénateurs, et qui sont également sur le site de l'assemblée et du Sénat. J'ai considéré que j'avais atteint mon objectif, quand il y a quelques mois, un collègue a reçu le résumé et m'a dit : "C'est très intéressant, j'aimerais le diffuser à quelques personnes dans ma circonscription".

Claude Birraux : Merci pour votre invitation et j'invite tous les internautes à rejoindre le site de l'assemblée nationale ou du Sénat sur lesquels se trouvent tous les rapports et compte rendus intégraux des auditions ouvertes à la presse.

 

En savoir plus

Le site de l'OPECST

 

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