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Il s'appelle Olivier Séhiaud (OS) et il est informaticien. Mais pas n'importe lequel : leur chef, le DSI ! Chez Moudelab & Flouze, l'entreprise familiale dirigée par Pierre-Henri Sapert-Bocoup où il exerce son métier, il est entouré par Xavier Martin-Laville (XML) le directeur marketing, Hubert Henron le directeur financier ou Françoise Plansoc, la DRH. Et il raconte ce qu'il lui arrive au quotidien...
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Ca devait arriver. Mon boss m'a demandé de participer au comité de
direction. “Et régulièrement… j'insiste”, m'a dit Sapert-Bocoup. Je me doutais,
en le voyant arriver, avec sa tête des mauvais jours, qu'il allait m'annoncer une
de ces nouvelles désagréables dont il a le secret. Et qui tombe toujours au plus
mauvais moment.
Il m'a fait le coup de l'alignement stratégique. Vous savez, le concept que l'on
trouve dans toutes les conférences ou les ouvrages de management à dix balles,
pour nous seriner que l'on doit être plus proche de la direction générale. Mais
je n'ai rien demandé ! On me fichait la paix jusqu'à présent : mon informatique
est rodée, certes pas à l'état de l'art, mais les infrastructures tournent, les
applications ne sont pas trop décalées par rapport à ce que les utilisateurs
demandent, et j'ai une équipe étoffée pour faire l'essentiel du boulot. Pour le
reste, je prends une SSII et je pressure les prix...
Me voilà donc propulsé au Codir !
Cela devait arriver : le PDG, qui fréquente toutes les semaines son terrain
de golf, a discuté informatique (pardon : “NTIC, mon cher”, ça fait plus chic)
avec d'autres patrons. Ils se sont donc passés le mot pour se mettre au goût du
jour. Je les imagine :
- Chez moi, j'ai un CIO qui participe activement au comité de direction,
car les systèmes d'information sont un levier stratégique essentiel pour nos
métiers à forte valeur ajoutée.
Imaginez la tête de son interlocuteur qui lui répondrait : “Chez moi, j'ai
un petit chef de l'informatique que l'on garde parce qu'il est trop vieux et qui
s'occupe de la bureautique, des accès Internet, des achats de consommables.
A part ça…”
Ma première réunion se tint un jeudi matin. Aux aurores. Moi qui n'ai pas
l'habitude d'arriver de bonne heure au bureau, cela m'a fait tout drôle. Je m'en
souviens car l'assistante du DG, qui ne m'adresse jamais la parole (de toute
façon, avec son léger strabisme divergent et ses grandes oreilles, elle ferait peur
à tout le monde), a daigné prendre son téléphone pour me rappeler l'horaire.
Le comité de direction mensuel se tient dans une vaste salle, plutôt froide,
avec un mobilier classique. Dans la boîte, on évite l'ostentatoire : les fauteuils
sont tout juste confortables et c'est de l'eau plate en bouteille de 25 cl pour
tout le monde… Et pas de café malgré l'heure matinale. Je comprends mieux
pourquoi on pinaille sur les budgets de la DSI…
Je n'étais pas le premier arrivé. Xavier Martin-Laville, le patron du
marketing était déjà installé, et plongé dans d'épais dossiers. Henron, le
directeur financier était là aussi, lisant l'édition du jour de la Tribune des Echos.
Ils me saluèrent d'un signe de tête condescendant, sans toutefois sourire.
J'avais tablé sur une demi-heure et concocté, durant le week-end, une
cinquantaine de slides sur le schéma directeur à cinq ans : trente à projeter, plus
dix en cas de questions, et dix autres en cas de questions sur les questions. La
méthode était rodée dans nos comités de pilotage TIC.
- Mon cher Séhiaud, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue parmi
nous, déclara le big boss.
Le PDG commençait par une amabilité, tout irait bien. Alors que je branchais
mon PC portable sur le vidéo-projecteur que j'avais fait installer la veille, le
PDG poursuivit :
- Compte tenu de notre emploi du temps chargé, vous avez dix minutes
pour nous présenter votre stratégie. Et éteignez-moi cette machine !
Sans filet. J'étais sans filet, sentant une quinzaine de paires d'yeux braqués
sur moi. Est-il utile de raconter la suite ? Une catastrophe. L'architecture cible
du système d'information ? Les plus intelligents n'ont compris que deux mots
sur les quatre. Le schéma directeur ? Je craignais qu'ils ne me proposent une
feuille de papier pour dessiner ledit schéma. Les sigles ? Ils n'ont pas apprécié.
Même CRM, GED, et ERP, ils ont demandé ce que cela signifiait. Les ignares !
Inutile de leur évoquer le KM, le CMM, l'ILM : autant pisser dans un violon !
J'ai tenu dix minutes. La onzième, le PDG a clos le sujet : “Ne pourriez-vous
être plus clair ? J'attends de votre part une note de cinq pages maximum
expliquant en quoi votre organisation, qui, inutile de vous le rappeler, engloutit
des sommes considérables, contribue à la compétitivité de notre entreprise.”
Silence dans les rangs… Le directeur financier esquissa un sourire. Le
directeur marketing leva les yeux au ciel. La DRH exprima un sentiment
de désolation. J'eus l'impression que le doute sur mes compétences s'était
durablement installé dans son esprit. Je ne prononçais plus un mot durant ce
maudit comité de direction. En sortant, le directeur marketing, un jeune loup
sorti des meilleures écoles de commerce (du moins le croyait-il), toujours
impeccable, et arborant son sourire carnassier, m'attrapa par la manche :
- La prochaine fois, parle français, c'est quand même pas compliqué !
Il s'éloigna et je crus entendre qu'il ajoutait : “S'il y a une prochaine
fois…”
© Editions 2020
- La semaine prochaine : "Le bon samaritain"
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