Comment Intel abandonne toute sa R&D en France

Les employés français visés par le plan d'Intel sont désormais précisément connus. Le désengagement est plus conséquent qu'annoncé initialement, et les explications du Californien laissent les salariés dans l'incompréhension.

L'annonce a surpris tout le monde. Au début de l'été, le couperet tombe, et Intel annonce un plan de suppression de postes. Il sera massif en Europe, et la France est très sévèrement impactée. C'est en fait toute sa R&D dans l'Hexagone qu'Intel abandonne. Et le nombre d'employés dont veut se séparer Intel en France est plus important que celui annoncé initialement, a pu constater le JDN.

Voici la carte présentant les sites d'Intel en France, leur domaine d'expertise, et les personnes qu'ils emploient. Hormis ceux de la Défense, les chiffres en gras et en noir sont ceux des employés d'Intel, en CDI ou non, s'inscrivant dans le périmètre du plan – si tous ces emplois ne seront pas supprimés, ils seront au minimum impactés par le plan. Dans le vocabulaire maison, certains de ces postes appartiennent à l'entité "IC" (pour Intel Corporation), et d'autres à "IMC" (Intel Mobile Communications).

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Parmi tous ces sites, 6 centres de R&D d'Intel seront définitivement fermés (l'avenir de l'un d'eux, situé à Montpellier, était toutefois scellé dès l'année dernière). Il s'agit des deux centres de Valbonne Sophia Antipolis (366 CDI supprimés), du centre de Toulouse (274 CDI supprimés), de celui de Meyreuil près d'Aix-en-Provence (35 CDI), et de celui de Nantes (13). A Toulouse, comme à Sofia Antipolis, les deux plus gros centres concernés, ce sont surtout des expertises sur les smartphones, l'ultra-mobilité, le NFC et l'IoT, dont se sépare le groupe californien.

Les CDI supprimés sont essentiellement des postes de cadres et plus précisément de chercheurs. Il y en a en tout 751, sur les 936 que compte Intel dans l'Hexagone (soit plus de 80%). Mais la somme des emplois supprimés est évidemment plus importante en ajoutant les CDD, les contrats d'apprentissage, les CICE et les stagiaires.

Aux 751 CDI dont va se séparer Intel, il est tentant d'ajouter les 72 que compte Intel Security (ex-McAfee). Située à la Défense, cette activité rachetée plus de 7,6 milliards de dollars en 2010 n'intéresse visiblement plus le fondeur, qui chercherait à la vendre, apprenait le FT après l'annonce du plan de licenciement en France. Difficile donc de savoir ce qui attend ces employés, mais il est fort possible qu'ils ne soient bientôt plus salariés par Intel, eux non plus.

Ce n'est pas tout : l'addition devrait encore monter. Un autre centre de recherche à Vannes, celui de Wind River, autre entreprise rachetée par Intel spécialisée dans les systèmes embarqués, va fermer. D'après Ouest-France, 28 salariés ingénieurs ont été prévenus, et sont sous la menace d'un licenciement. Selon le CE d'Intel, jusqu'à 47 postes sur 73 pourraient être supprimés chez Wind River en France. Les 751 CDI supprimés de l'effectif d'Intel initialement prévus devraient donc être largement dépassés. Le désengagement d'Intel en France est en fait encore plus conséquent.

Intel aura une masse salariale réduite comme peau de chagrin en France

Si Intel cède McAfee, et si tous les emplois menacés chez Wind River sont effectivement supprimés, alors Intel aura une masse salariale réduite comme peau de chagrin en France… Et plus qu'une anecdotique R&D sur notre territoire. Que restera-t-il alors d'Intel en France une fois que tous ces plans seront terminés, en 2018 ? Il restera majoritairement des employés à Meudon, siège social d'Intel en France où se trouvent aussi les salariés chargés du marketing et des ventes, d'ailleurs eux aussi visés par le plan d'Intel.

Les arguments d'Intel

Ces suppressions de poste s'inscrivent dans un vaste plan de restructuration annoncé par le CEO d'Intel à la mi-avril. Son entreprise cherche activement à réduire sa dépendance au marché des PC, qui a sévèrement chuté ces dernières années. Le groupe de Santa Clara mise aussi clairement sur des marchés émergents, à la croissance prometteuse, comme les drones et l'IoT.

Mais ses précédents efforts pour s'imposer dans les tablettes et smartphones Android, où règne sans partage ARM, n'ont pas été convaincants. C'est donc cette activité Android qui est sévèrement impactée par le plan. Pas de chance, c'était celle de nombreux employés d'Intel en France.

Le patron d'Intel a également fait comprendre qu'il voulait fermer les centres de recherche comptant moins de 500 personnes, et leur préférer des "hubs" concentrant plus de talents.

L'incompréhension des salariés

Ce sont tous ces arguments qui doivent expliquer la fermeture des centres de recherche en France. Mais ils ne passent pas toujours bien chez les salariés français d'Intel. "Des sites de recherche de moins de 500 personnes sont maintenus en Allemagne", s'étonne Arnaud Lenoir, secrétaire du CE d'Intel, qui constate aussi que le marché des PC est en meilleure santé, tout comme les résultats financiers d'Intel. Ce dernier vient en effet de publier un chiffre d'affaires trimestriel en progression de 9%, et son bénéfice net atteint 3,4 milliards de dollars.

La France paye-t-elle, durement et simplement, l'échec d'Intel sur le segment Android ? "Ce n'est pas aussi simple"

Difficile aussi de comprendre comment d'un côté Intel s'engage dans l'IoT et les drones, et de l'autre se retire de Toulouse, haut lieu mondial de l'IoT et de l'aéronautique. Intel cherche-t-il à faire baisser les coûts de sa masse salariale ? "Avec les aides comme les crédits d'impôts accordés à Intel, les coûts des ingénieurs sont compétitifs en France", ajoute le secrétaire du CE d'Intel, qui n'a pas d'étiquette politique. Cet ingénieur, qui va perdre son emploi à Toulouse, a vu son employeur se lancer dans des recrutements à Bangalore, en Inde, qui pourraient venir remplacer des employés français, même s'il ajoute que certaines délocalisations se feront aussi en Europe, en Allemagne notamment.

La France paye-t-elle, durement et simplement, l'échec d'Intel sur le segment Android ? "Ce n'est pas aussi simple", corrige Arnaud Lenoir, qui fait valoir que d'autres activités, dédiées aux PC ou aux objets connectés par exemple, font aussi partie des activités supprimées sur le sol hexagonal. Bref, selon lui, aucun argument d'Intel ne tient la route. "On ne comprend pas", lâche-t-il. "Même pour Android, car les équipes françaises dédiées à ce système avaient été récompensées pour leur mérite avant l'annonce du plan".

Des questions sans réponses

Pourquoi, alors, Intel se désengage autant de France ? Pourquoi par exemple abandonner Toulouse, qui brille dans l'IoT qu'Intel cherche à conquérir ? Comment expliquer aussi que des sites de moins de 500 personnes, en Allemagne par exemple, ne soient pas ciblés par les mêmes suppressions de postes ? Nous avons voulu poser ces questions à Intel, qui n'a accepté que d'y répondre par écrit, de manière laconique : "Intel va continuer ses opérations en France afin d'accompagner la transformation de la société en une entreprise qui motorise les milliards d'objets connectés et le cloud. Nous ne donnons pas d'informations spécifiques aux différents sites pour le moment." Pas sûr que cela réponde aux questions.

En parallèle, l'Etat s'est mobilisé. Les ministères du Travail et de l'Economie "sont à l'écoute" et "se sont bien saisis du dossier", a assuré Arnaud Lenoir. En coulisse, évidemment, des pistes de reprise, totale ou partielle, des sites sont étudiées, dans la discrétion, avec l'objectif de les préserver. A suivre.

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