Les géants de la tech US font exploser les salaires des dev à Paris

Amazon, Facebook, Google, Salesforce... Tous ouvrent des R&D à Paris où la main d'œuvre est qualifiée et surtout moins chère que dans la Silicon valley.

Depuis environ cinq ans, les centres de R&D ouverts en France par des acteurs américains du digital ne cessent de se multiplier. Google et Facebook ont tous deux installé des sites d'ingénierie à Paris. C'est également le cas de Salesforce, qui a déployé en parallèle une unité de recherche et développement à Grenoble. Ou encore d'Amazon à Clichy, en petite couronne. Des implantations qui viennent s'ajouter à celles installées en Ile-de-France par les groupes informatiques américains historiques, au premier rang desquels IBM.

Tous ces groupes sont bien sûr sensibles à la qualité des compétences françaises en matière scientifique. Mais ils sont aussi attirés par les rémunérations pratiquées dans le pays, qui se révèlent nettement moins élevées qu'outre-Atlantique à profil équivalent. Là où le salaire annuel brut d'un développeur jeune diplômé peut atteindre facilement 120 000 dollars dans la Silicon valley, il n'excède pas (ou rarement) 40 000 dollars en France. Compte tenu de ce différentiel, les R&D américaines présentes en France peuvent par conséquent se permettre de proposer des rémunérations sensiblement plus élevées que celles historiquement proposées sur le marché français en vue d'attirer les meilleurs talents chez elles… Du même coup, elles contribuent à créer une bulle des salaires.

"Ils nous prennent nos meilleurs éléments en payant 30% au-dessus des prix du marché. Ce n'est pas fair-play"

"Il s'agit d'un phénomène comparable à ce qu'on observe dans l'immobilier. Ces R&D veulent attirer les meilleurs profils. Et ces profils étant rares, elles ont par conséquent tendance à surenchérir sur les salaires", reconnait Christophe de Bueil, responsable du département digital au sein du cabinet de recrutement Robert Half. Les profils en question ? Du très haut de gamme. Il s'agit le plus souvent d'experts en data ou machine learning, mais également de développeurs "full stack" maîtrisant les frameworks applicatifs les plus en vogues (Symfony, Node.JS, AngularJS…). Des spécialistes, issus des plus grandes écoles d'ingénieurs françaises, qui font aussi preuve d'une excellente maîtrise du business. "Il s'agit par exemple d'ingénieurs avec une formation commerciale, type X HEC ou combinant une grande école de commerce avec un master en ingénierie", indique Christophe de Bueil. Une population qui représente quelques milliers de personnes en France selon le cabinet Robert Half.

Du côté des R&D informatiques franco-françaises, c'est la soupe à la grimace : "Ils nous prennent nos meilleurs éléments en payant 30% au-dessus des prix du marché. Ce n'est pas fair-play", lâche le PDG d'un des principaux éditeurs de logiciels français. Mais l'impact du phénomène va bien au-delà des quelques milliers de développeurs directement concernés. "Cette bulle  se répercute sur l'ensemble du marché de l'emploi des ingénieurs data et cloud", analyse Christophe de Bueil. "Si les profils les plus haut de gamme ont pu effectivement voir leur rémunération à l'embauche bondir de 30% en deux à trois ans, les ingénieurs R&D français de deuxième niveau ont enregistré par ricochet des salaires en progression de plusieurs points."

Chez Ametix, autre cabinet de recrutement de la place parisienne spécialisé dans les profils de développeurs, on relativise. "En Europe, les entreprises IT américaines déploient en priorité leurs R&D à Londres ou Dublin. C'est le cas d'Uber, Twitter, Facebook ou Amazon. Ces villes fédèrent la grande majorité des effectifs", estime Vincent Klingbeil, cofondateur et directeur général d'Ametix. "Nous souhaiterions qu'ils implantent plus massivement des unités de recherche et développement en France. Nous avons les meilleurs développeurs du monde ici ! Mais la réglementation en matière RH et fiscale demeure trop contraignante comparé au Royaume-Uni."

Des salaires au-dessus de la moyenne chez Google

Chez Google, on confirme rémunérer les développeurs basés à Paris au-dessus de la moyenne française. "C'est une politique que nous menons dans toutes les régions du monde où nous sommes présents et qui ne concerne d'ailleurs pas seulement la R&D", explique un porte-parole de Google en France. "Systématiquement, nous évaluons les salaires pratiqués dans le pays, et nous nous callons sur les fourchettes hautes. L'objectif étant d'éviter les niveaux disproportionnés qui pourraient déstabiliser le marché de l'emploi local."

Aux côtés des géants de la Silicon valley, des acteurs digitaux américains de taille plus modeste ont eux-aussi installé des R&D en France. Algolia, Anaplan, Docker ou encore Datadog sont de ceux-là. Cofondé par deux Français (Olivier Pomel et Alexis Lê-Quôc), Datadog, éditeur new-yorkais centré sur le monitoring de systèmes cloud, compte quelque 50 développeurs basés à Paris. Une unité qui vient compléter sa R&D de New-York (d'une centaine d'ingénieurs). "Globalement, nous embauchons nos ingénieurs R&D sur Paris à des niveaux de salaire supérieurs à la moyenne française à profil équivalent. Nous offrons en parallèle des 'Options' pour intéresser les salariés aux résultats, ce qui permet au final de tendre vers une rémunération nettement au-dessus des standards français", reconnait Olivier Pomel. Mais pour le CEO, là n'est pas le plus important. "Nous cherchons avant tout des profils motivés par une start-up comme la nôtre, en forte croissance et avec beaucoup de défis à relever, sachant que nous pouvons aussi offrir la possibilité de travailler à New York. C'est tout ce contexte business et technologique qui nous permet de recruter les meilleurs."

"En tant qu'ingénieur formé en France, je suis très heureux de contribuer à tirer vers le haut la rémunération des profils R&D" (Solomon Hykes - Docker)

Même constat chez Docker qui dispose d'une R&D à Paris depuis 2015. "Nous nous concentrons sur des profils expérimentés, et nous rémunérons au-dessus de la moyenne", atteste  Solomon Hykes, directeur technique de Docker. Le spécialiste américain des containers logiciels compte d'ailleurs renforcer son site d'ingénierie parisien en 2018, tout comme celui de Cambridge. A terme, il entend faire de l'Europe son principal pôle de R&D au niveau mondial. "En tant qu'ingénieur formé en France, et ayant commencé ma carrière en France, je suis très heureux de contribuer à tirer vers le haut la rémunération des profils R&D", avoue Solomon Hykes.

Une augmentation sans fin ?

Cependant, les développeurs ne sont pas motivés que par l'argent. "Toutes les études le montrent. C'est d'abord le projet proposé et l'intérêt du poste qui attirent les développeurs, mais aussi l'ambiance de travail", pointe Vincent Klingbeil chez Ametix. Justement, tout ce que proposent les géants de la tech. "Les ingénieurs qui viennent travailler chez nous interviennent sur des projets avec un impact mondial, qui touchent des millions voire des milliards de personnes, explique le porte-parole de Google. C'est ce qui les intéresse avant tout. Une de nos équipes de R&D basées à Paris travaille par exemple sur la page d'accueil de Youtube. Nos ingénieurs sont sensibles également à notre approche, innovante, orientée open source, mais aussi ouverte sur des partenariats avec des centres de recherche publics. Sans oublier le cadre que nous proposons, le restaurant d'entreprise gratuit, la salle de sport…"

Reste à savoir combien de temps cette bulle va enfler ? "Nous nous attendons à une décélération de la tendance aux augmentations selon une courbe logarithmique, à l'image de ce qui s'est passé dans les télécoms il y a 15 ans", anticipe Christophe de Bueil chez Robert Half. La tendance serait effectivement logique… A moins que le vent de la French Tech, poussé par un éventuel assouplissement des réglementations fiscales en matière d'emploi, n'engendre une montée en puissance plus massive des déploiements de R&D américaines dans l'Hexagone.

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