Il se téléchargerait autant de films sur les réseaux peer-to-peer qu'il se vend de places de cinéma. De quoi selon vous entraîner la chute de l'industrie du cinéma après celle de la musique ?
Qui pensez-vous que le téléchargement illégal pénalise le plus ? Les majors, les cinémas, les loueurs de DVD, les plates-formes de VoD ou les télévisions ?
Pour évaluer l'impact réel du téléchargement illégal sur le cinéma, il faut regarder la situation globalement et non pas seulement sous-secteur par sous-secteur. Le piratage nuit-il réellement à l'exploitation globale d'un film en salle, en DVD -acheté ou loué-, en vente TV aux chaînes payantes, aux chaînes gratuites, en VoD mais aussi en produits dérivés etc. Tant que cette analyse ne sera pas faite, il est difficile (même si c'est tentant) de s'exprimer sur l'impact global de la piraterie. On voit bien par exemple avec la corrélation entre Top Pirate et Top Entrées en salle mais aussi l'évolution des entrées qui fluctue d'une année sur l'autre en raison du succès ou non de quelques blockbusters que la réponse n'est pas simple. Idem quand on regarde les chiffres d'abonnements aux chaînes payantes telles Canal Plus, dont le cinéma frais reste un des piliers : ceux-ci sont toujours en progression.
La chance du cinéma, par rapport à la musique, vient du fait que ses fenêtres d'exploitation sont plus diverses et réellement "de masse": un même soir, dans un même pays, vous avez plusieurs centaines d'écrans pour un film alors que vous n'avez qu'une seule scène pour un concert, sachant que le concert filmé est aujourd'hui un créneau encore réduit (mais en développement). Alors, oui le DVD (loué, acheté) va décliner, comme le CD, mais : 1/ ce n'est pas la faute unique de la piraterie - mais c'est plutôt lié à la dématérialisation des formes de vente avec la poussée de la VoD de la diffusion sur téléphone mobile etc. (un jour le livre souffrira également) 2/ ce n'est pas la fin du monde pour le cinéma, qui a d'autres moyens d'exposition et sources de revenus.
Comment l'industrie du cinéma doit-elle se réinventer pour ne pas connaître les mêmes déboires que connaît aujourd'hui celle de la musique ?
Il n'y a pas forcément à se réinventer mais à jouer sur toute la palette des formes d'exploitation d'un film, comme elle le fait déjà et comme elle doit continuer à le faire: valoriser l'exploitation en salle par des conditions de diffusion toujours améliorées, favoriser la VoD en acceptant de diffuser plus tôt les films, à des tarifs compétitifs, en ouvrant les catalogues, en acceptant les services de VoD par abonnement qui peuvent être très attractifs, en jouant sur la diversité des plate-formes (plutôt que sur des exclusivités qui forcément réduisent le public). Ce dernier point est encore plus fondamental s'il se confirme que les chaînes, notamment les gratuites, diminuent le nombre de films exposés (mais là aussi, il faut voir le côté positif avec l'arrivée des nouvelles chaînes, notamment la TNT, qui ont besoin de films - voir aussi l'intérêt de la TVHD pour une diffusion de qualité).
Quand au cinéma français, il rencontre des difficultés spécifiques qui n'ont pas grand chose à voir avec la piraterie: crise des talents et de l'appétit du public à quelques (millions) de chtis près, surestimation de son "indépendance", de sa "capacité de résistance" liés à un système de financement / subventionnement au nom de la sacro-sainte "exception culturelle" qui a longtemps favorisé la mise en productions de films sans intérêt et sans public (l'un allant souvent avec l'autre) mais aussi sans risque pour le producteur car pré-vendu aux chaînes.
Mais voilà, celles-ci disent stop et il devient difficile de financer des films, notamment ceux à moyen budget. Mieux vaudrait, pour le coup, se réinventer afin de retrouver le lien avec le public.
Dans ce contexte difficile, continuer à jouer la carte VoD du bout des lèvres et le nez pincé, est un luxe que le cinéma français ne pourra pas se permettre longtemps.
Pensez-vous que la la riposte graduée suffira à régler ce problème ou les acteurs de cette industrie devront-ils aussi sortir de leur attentisme pour dynamiser leur business sur Internet ?
Les réponses aux deux premières questions suffisent : la riposte graduée ne sauvera pas le cinéma américain (mais ça, les majors le savent et développent leur business en tenant compte du nouvel environnement créé par Internet) ni le cinéma français, le problème pour ce dernier étant qu'il y en a encore, y compris dans les hautes sphères, qui pensent le contraire.