Jeff Clavier (SoftTech VC) "Ce n'est plus l'entrepreneur mais l'investisseur qui va partir"

Le dirigeant de SoftTech VC apporte son regard américain sur le mouvement des pigeons et conseille de quitter l'hexagone.

JDN. Quel regard portez-vous sur le mouvement des pigeons ?

Je suis vraiment content que les entrepreneurs français se soient révoltés suite à l'annonce de ces réformes fiscales. Je trouve toutefois un peu dommage que cela ait tourné comme un débat gauche/droite par la suite alors même que ces mesures pénalisent aussi bien les entrepreneurs de gauche que ceux de droite.

 

En tant qu'investisseur basé aux US, que pensez-vous de la hausse de la taxation des plus-values de cession ?

"En dehors des Etats-Unis, je conseille Londres et Berlin"

Comme beaucoup l'ont déjà dit, il est évident que le fait qu'un entrepreneur puisse tout perdre en cas d'échec et se faire prélever près de 60% en cas de succès donne à réfléchir sur l'idée de se lancer dans une aventure entrepreneuriale en France. Le message envoyé ici est clairement d'aller monter quelque chose ailleurs. Un entrepreneur a besoin de deux choses. D'abord d'un mécanisme de flexibilité de l'emploi lui permettant d'embaucher et licencier facilement selon ses besoins. Ensuite que son équipe de management pense qu'elle a une chance de s'enrichir en cas de succès de l'entreprise. Ces deux aspects n'ont pas leur place en France aujourd'hui.

 

Quel est le taux d'imposition sur les plus-values de cession aux Etats-Unis ? Dans ce contexte, est-ce que vous recommanderiez à un entrepreneur français de partir aux US ?

Il est de 25%, en cumulant l'Etat et le fédéral. D'une manière générale, je conseille à tout entrepreneur européen de venir s'installer aux Etats-Unis, à New-York ou dans la Silicon Valley s'il en a la possibilité. Dans le cas où un entrepreneur souhaite néanmoins baser sa société en Europe, je lui conseillerais d'aller à Londres ou à Berlin où les environnements sont très dynamiques. Cependant l'aspect fiscal ne doit pas être la seule considération à prendre en compte, le dynamisme, le bien-vivre et le fait de pouvoir recruter des talents doivent être intégrés à la réflexion.


Dans les nouveaux amendements concédés par le gouvernement, l'entrepreneur reste épargné avec un retour au taux initial de 34,5% mais pas les investisseurs. Pourtant ces derniers prennent des risques...

"Ce n'est plus l'entrepreneur mais l'investisseur qui va partir"

L'investisseur va en effet s'asseoir avec l'entrepreneur et miser son argent sur le projet. En définition, si l'entrepreneur perd, il en sera de même pour l'investisseur. Avec ces nouvelles dispositions, ce n'est plus l'entrepreneur mais l'investisseur qui va partir. Certains investisseurs m'ont confié qu'avec l'accumulation de taxes, il ne leur resterait, au final, plus que 5 à 10% du profit, soit des miettes qui ne peuvent pas permettre à une société de capital-risque de vivre.

 

Quelles pourraient être alors les solutions ?

'Un investisseur ne décide pas de la durée de sa présence au capital d'une start-up"

C'est une question assez compliquée. Peut-être serait-il intéressant dans un premier temps de différencier les investisseurs qui misent en Bourse et ceux dans les sociétés non cotées. Cette question reste toutefois primordiale car si personne n'aide ces jeunes entreprises à se développer et à créer de l'emploi, je ne vois pas qui va pouvoir le faire. Il faut impérativement faciliter l'investissement dans ces entreprises pour qu'un investisseur puisse avoir envie de supporter l'innovation et si possible de gagner de l'argent en le faisant. Il faut aussi que le gouvernement intègre qu'un investisseur ne maîtrise pas le temps pendant lequel il va rester actionnaire d'une société car c'est à l'entrepreneur de décider quand il souhaite vendre. Prenez l'exemple d'Instagram qui a choisi de vendre au bout de deux ans, ce ne sont pas les investisseurs qui ont pris la décision mais bien l'équipe de management. Ainsi il serait injuste de pénaliser un investisseur en cas de situation de cession rapide d'une entreprise.

 

En 2011, vous aviez déclaré au JDN qu'une majorité des investissements de SoftTech VC, votre fonds d'investissement, se ferait dans le mobile. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Il est difficile de répondre à cette question dans la mesure où nous avons des start-ups qui sont uniquement sur mobile et d'autres qui sont à la fois sur le web et sur le mobile, comme certains services e-commerce ou marketplace. Le mobile est néanmoins très présent dans nos investissements. Parmi eux, de plus en plus sont "mobile first" comme c'est le cas par exemple pour PoshMark, un service mobile d'e-commerce spécialisé dans la mode qui a choisi de centrer son expérience utilisateur sur le mobile avant tout. Je pense qu'il y a encore beaucoup de choses à faire sur le mobile où l'expérience utilisateur doit être complètement repensée par rapport au web fixe.

 

Le contexte semble plus difficile pour les start-up orientées vers les réseaux sociaux, qu'en pensez-vous ?

Pas forcément mais il est vrai que certaines catégories ont moins la côte aujourd'hui comme par exemple le gaming où le coût élevé d'acquisition et de monétisation d'un client pèse sur la rentabilité de ces startups, ou encore dans l'e-commerce où les difficultés rencontrées par des acteurs comme ShoeDazzle montrent qu'il s'agit d'un secteur compliqué. Ces sociétés n'ont pas de mal a lever des fonds en amorçage mais sur des besoins de financement plus importants, les investissements se sont bien calmés.

 

Jeff Clavier, ingénieur français initialement spécialisé dans l'informatique distribuée, cofonde Effix Systems en 1989 alors qu'il est encore étudiant. Il revend la start-up à Reuters en 1993 et évolue au sein du groupe. Il s'installe dans la Silicon Valley en 2000 pour prendre la tête de Reuters VC Capital. En 2004 il quitte le groupe et crée SoftTech VC. En 2007 il lance le fonds SoftTech VC II, spécialisé dans le Web 2.0. Lancé début 2011, le fonds SoftTech VC III dispose d'une réserve de 55 millions de dollars pour financer des startups orientées vers le consommateur et présentes notamment sur le mobile.

Capital risque / Jeff Clavier